Les souvenirs en fleurs

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Le soleil se leva lentement sur Kamakura ce matin là. Avec délicatesse, sa teinte orangée s’étala sur les toits des immeubles d’acier, éclaboussant les vitres des magasins encore fermés. Yumi, menton dans la main, contemplait son paysage habituel de la fenêtre de sa chambre, perchée au sixième étage. Le soleil chassait la nuit avec force, ses couleurs dévorant le reste d’ombre qui se prélassait encore. La jeune femme ne se laissa nullement attendrir par ce tableau urbain et pas un sourire n’adoucissait son visage. Avec sa robe de chambre, inspirée par les fantômes/souvenirs des kimonos de sa grand-mère, ses cheveux détachés et l’immobilité qui figeait ses traits, Yumi semblait taillée dans la pierre, de celle qui aurait affrontée le vent des âges. Si elle avait été une statue, la jeune femme aurait été de celles oubliées au fond d’un temple, au fond d’une montagnes, perdue au milieu d’arbres centenaires. Leur chuchotement aurait été sa seule compagnie.

Le soleil courait plus vite que ses divagations et le temps que ses pensées s’échappent,la nuit avait totalement disparue. Orgueilleux et fier, l’astre du jour entamait son ascension souveraine. Yumi se détacha du spectacle en soupirant afin de pouvoir aller se préparer. Gestes mécaniques : jeans, bottes, polo bleu, rapide coup de peigne dans ses cheveux bruns. Aujourd’hui, sa mère voulait aller au temple rendre hommage à son père, partit cinq ans plus tôt. Cinq ans que Yumi se révoltait avec discrétion dans sa chambre, hurlant silencieusement son refus de célébrer cet anniversaire qui la heurtait. Cette festivité qui n’en avait pas le visage était dérangeant. Comme chaque fois, cette fièvre mourrait aussi vite qu’elle était apparue, laissant Yumi se glisser avec langueur dans le masque qui était attendu.

Sa mère lança un appel bref de l’entrée de leur habitation, prête depuis la veille, la poitrine emprisonnée dans un haut fleuri. Elle préférait cacher ce corps dont elle avait honte, qu’elle n’avait réussit à accepter que dans les bras de son mari. Son mari enfui. Yumi la rejoignit, sac sur l’épaule et, en silence, elles prirent le chemin du temple.

La ville était encore dans les limbes des rêves, à peine éveillée. Rares étaient les habitants qui osaient affronter les heures matinales, bien trop limpides et clairvoyantes face aux fragiles équilibres. Mère et fille marchaient côte à côte, sans se toucher, empêtrée dans une bulle mutique qu’elles n’arrivaient pas à briser, avec ces volutes de reproches qui leur cousaient les lèvres. Yumi ne s’était jamais remise du départ de son père et vivre avec son souvenir chétif était pesant. Autour d’elles, les cerisiers en fleurs dégageaient une délicate odeur, embaumant leur gêne avec ravissement ; à chaque coup de vent, les pétales légers se détachaient de leur branche pour tomber en pluie fine et discontinue sur l’asphalte. Yumi détourna les yeux en rougissant lorsqu’elle vit sa mère, comme chaque année, s’agenouiller pour récolter les fleurs fraichement tombées.

– Maman … Pourquoi tu prend pas celles sur les arbres ? Elles sont belles et ne sont pas salies pas le trottoir.

La jeune femme n’eut aucune réponse, ni même un regard. Elle aurait préféré les cris, le dédain voir même l’humiliation. Tout sauf cette absence de réactions, ces gestes mortuaires que sa mère effectuait avec une telle précision. Elle était plongée dans mon monde, appliquant des règles et des rituels qui échappaient au commun des mortels, avec une concentration sans failles. Elle ne ramassait pas les fleurs sur les arbres car cela aurait signifier briser le cycle éphémère de la Nature. Et jamais elle ne dérangerait la vie immuable des cerisiers, l’arbre préféré de son ancien amour. Yumi du prendre son mal en patience, comme chaque année, luttant contre l’envie de couvrir d’un regard de pitié cette femme prostrée au sol, triant des pétales plus fragiles que le souffle d’un nourrisson.

Lorsqu’elle eut enfin finit, elles purent enfin reprendre leur chemin, déambulant dans ce labyrinthe urbain qu’elles connaissaient si bien. Le temple adoré et maudit finit par surgir de la forêt de métal, encadré par deux grands chênes majestueux. Leur marche avait duré assez longtemps pour que le soleil soit à son zénith. Le ciel brillait d’un bleu électrique, à peine écorché par quelques duvets nuageux. Il faisait bon et la foule commençait à poindre son nez anonyme. Yumi sentit cette angoisse gronder dans son ventre, se préparant à agresser cette masse sans visage qui n’allait pas tarder à affluer, la comprimant dans un ridicule espace vital. Si sa mère était détendue face à la vision de cette architecture ancestrale, le visage de la jeune femme se marchait un peu plus à chaque pas. Ce fut pire lorsqu’elles franchirent l’entrée grandiose. Les sons feutrés, les visages humblement baissés ainsi que le silence, puissant, divin et envahissant qui dessinait le visage de son père en pointillés acérés. L’angoisse se transforma et prit le visage démoniaque de la rancoeur, nourrie par les cinq années qui avaient défilé sans apporter de réponses.

– Viens Yumi, il faut offrir les pétales.

La voix distante de sa mère glaça la jeune femme. Après le réveil matinal, la séance d’habillage, la longue marche, la cueillette honnie et l’entrée au temple, Yumi devrait affronter l’ultime épreuve de ce simulacre grandeur nature, spectacle pathétique d’une femme qui n’acceptait pas ses erreurs. Anesthésiée, la jeune femme se retrouva avec sa mère devant les écuelles en étain fatigué. Un peu à l’écart, ses cheveux bruns tombant en cascade sur ses joues, Yumi contemplait avec détachement celle qu’elle espérait transformer en inconnue, celle qui essayait de cacher ses kilos en trop avec sa tunique d’un autre âge. Ouvrant avec précaution sa main ridée, les pétales tombèrent les uns après les autres dans le réceptacle, accompagnés par la prière à mi-voix qu’elle prononçait du bout de ses lèvres. A qui l’adressait-elle ? Qui d’autres sinon cet amour absent ? Une fois encore, Yumi voulut céder et laisser la place à sa révolte étouffée. Après tout, n’importe qui venait ici adresser ses prières à l’infini du ciel, les balançant n’importe où, du moment que le coeur en était plus léger. Mais elle ? Où est-ce que Yumi devait adresser ses cris ? Elle ne savait pas où était son père, ni l’endroit où il avait fuit pour ne plus subir les mots acides de cette femme qui, aujourd’hui, se repentait comme une veuve. Son père était partit pour pouvoir avoir le droit de vivre et son souvenir était chérit comme celui d’un mort. Derrière lui, victime collatérale de son instinct de survie, il y avait cette gamine triste, cette enfant de tout juste vingt ans qu’il n’avait pas vu grandir et devenir adulte. Et entre eux, cette femme prostrée dans le mensonge, transformant la réalité pour que celle-ci puisse couvrir sa honte.

jeu-11-shaya

Participation à la proposition d’écriture du blog A mille mains : créer une histoire en s’inspirant de la photo de Shaya.

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