La fille de papier

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     Il paraît que tout le monde est unique, que chacun possède au fond de soi un artiste qui ne demanderait qu’à surgir pour éclabousser le monde. Elle n’y croyait pas, c’étaient seulement des histoires pour que les enfants puissent rêver la nuit, pour qu’ils rêvent des étoiles dans leurs yeux, de leur prénom inscrit dans la pierre et de la fierté illuminant les visages de leurs proches. Emma savait que cela n’était que des fadaises, la preuve elle n’avait aucun talent particulier. La preuve, son père lui avait dit la même chose. Au cours de sa scolarité, elle avait été une élève moyenne ; aujourd’hui elle était une jeune employée aussi intéressante que le papier peint vieillot qui s’étalait sur les murs. Elle vivait encore dans la maison familiale, que sa mère avait fuit comme elle avait fuit le fouet des mots de son mari. Elle aussi, elle aurait aimé prendre la poudre d’escampette.

     Elle marchait tranquillement dans la rue, sans but précis, l’esprit vagabondant dans le lointain. Elle ne vit pas les regards dédaigneux se poser sur ce jeune homme qui tentait de parler et d’entamer une conversation, qui errait alors au milieu de ces visages fermés. Sa peau était poisseuse et il dégageait de lui une forte odeur rance, mêlée à l’aigreur de la sueur. Ses habits élimés faisaient peine à voir et ces derniers étaient aussi noirs que ses cheveux. Les passants l’ignoraient ou se moquaient de lui par ce sourire qu’ils envoyaient comme un coup de poing. Dépité, tête basse, il aborda Emma sans conviction et sursauta de surprise lorsqu’elle posa ses yeux clairs sur lui. Elle attendit patiemment qu’il reprenne contenance, le regard neutre. Une onde de chaleur le parcourut alors qu’elle répondait à son salut avec simplicité, sans questions ni préjugés. Elle attendait sereinement, nullement dérangée d’avoir du suspendre sa marche. Rassuré, il se lança, sans filet de sécurité.

– Quelle heure est-il ?

– 17h14 Monsieur, répondit-elle avec bienveillance.

– Merci Madame. Merci beaucoup.

Après un léger signe de tête, elle le quitta, replongeant dans son monde de pensées dénuées d’âme artistique. Il regarda s’éloigner celle qui n’avait pas eu peur de lui, celle qui ne s’était pas attendu à ce qu’il lui demande de l’argent pour la seule raison de son apparence ; elle l’avait jaugé en égal et c’est ainsi qu’elle l’avait accueillit. Sa silhouette se rétrécissait de plus en plus qu’elle remontait la rue, seuls ses cheveux clairs la distinguaient des autres silhouettes errant à cet instant. Il fallait qu’il fasse vite, avant qu’elle ne disparaisse. Il frappa dans ses mains et frotta ses paumes l’une contre l’autre pour les réchauffer. Une douce mélodie s’échappa de ses lèvres closes, montant avec grâce dans les aigus. Il souffla délicatement sur ses doigts et, sous la caresse délicate de l’air, ces derniers s’ouvrirent avec lenteur. Lorsqu’ils eurent totalement éclot, il frappa de nouveau dans ses mains, l’air satisfait. Emma n’avait rien vu de tout cela et il était facile de parier que son regard bienveillant aurait fondu face à cette folie envahissant les gestes du jeune homme. Elle était trop préoccupée pour contempler ce qui l’entourait, pour se rendre compte de la vie qui se déroulait à quelques mètres d’elle. En réalité, Emma ne voyait pas grand chose tant elle flottait dans sa mélancolie, persuadée de n’être qu’une simple goutte d’eau et non une rivière intrépide.

Si son esprit ne percevait rien, qu’en était-il de ses yeux ? Eux qui sursautaient à chaque son et qui semblaient ruer dans leurs brancards tels des cheveux sauvages, étaient-ils libres ? Qu’avaient-ils envie de dévorer ? Mais ses yeux se calmèrent immédiatement lorsque l’immeuble où elle vivait avec son père s’imposa sur l’horizon. Alors tout devint lourd chez Emma, et son cœur, et ses épaules, et ses pieds, et son regard. Elle rentra comme une pierre dans le hall d’entrée.

*

     Emma pleurait, assise sur son lit. Elle pleurait parce qu’elle n’était rien, qu’aucun talent ne la libèrerait de l’emprise de son quotidien. Emma n’était qu’un manchot obsédé par le firmament. Elle alla s’accouder au rebord de sa fenêtre, cherchant dans l’éclat passionné du soleil couchant une trace de sérénité. Soudain, elle sentit son visage picoter : ce fut d’abord son menton, puis ses joues, et ses lèvres qui furent électrisées. Sous l’onde diffuse du choc, elle ferma les yeux.

Clic.

Et les rouvrit.

Clac.

Elle n’avait pas rêvé, ses paupières venaient bien de produire un son bref, comme un claquement. Tout à coup, ce fut son ventre qui se mit à picoter. Elle s’éloigna vivement de son poste d’observation et plaqua une main sur sa bouche afin d’empêcher ses hurlements terrorisés de s’échapper pour que son père ne détruise pas le rêve qu’elle avait la sensation de vivre. Elle souleva son teeshirt et ne put retenir un hoquet de surprise en voyant son abdomen noircir. Un petit carré ressortait, en relief, juste au dessus de son nombril. Et ce carré qui se découpait de plus en plus … pour finir par tomber au sol. Interdite, Emma toucha du bout de ses doigts son abdomen intact. Se courbant, elle attrapa d’une main tremblante le mystérieux objet et le retourna.

C’était une photographie. Un magnifique coucher de soleil aux couleurs vibrantes de vie. Jamais Emma n’avait vu de plus beau cliché. Et c’était le sien, il sortait de ses tripes, il sortait de ses yeux. Emma se tourna de nouveau vers sa fenêtre, se penchant au maximum à l’extérieur pour avoir une vue plongeante sur les dédales de rues qui dansaient à sa droite. Elle ferma les yeux.

Clic.

Et les rouvrit.

Clac.

Cette fois-ci, Emma attendit l’impatience chevillée au corps, tapant la mesure avec son pied. Au bout de quelques instants, le même schéma se produisit et elle ramassa une seconde photographie, aussi belle que la précédente. Cette beauté s’étalait sous ses yeux et c’était à elle de l’apprivoiser, d’apprendre à la saisir.

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