Les enfants de ce siècle

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Irina, vingt-cinq ans, n’était pas sortie de son appartement depuis quatre ans. Elle n’ouvrait la porte que le jour de la livraison hebdomadaire de nourriture par le robot concierge, qui lui faisait la grâce d’apporter ses factures dans le même temps. A force de rester close, elle grinçait dans ses gonds en s’ouvrant, remplissant le couloir commun d’un cri déchirant. La jeune femme ne se sentait pas pour autant délaissée et elle se plaisait à se prélasser sur son canapé, l’oreille collée au mur, une servante invisible lui brassant l’air avec un éventail. Lorsque les voix du couple voisin s’élevaient, elle fermait les yeux et laissait l’imagination prendre le contrôle de sa tête.

Parfois, elle faisait un mètre quatre-vingt-dix et elle avait un pénis enfermé dans un boxer rouge ; elle avait de beaux jeans et une chemise blanche cintrée ; elle était assez forte pour soulever à bout de bras sa compagne. D’autres fois, elle était minuscule, à peine un mètre quarante-cinq, un peu ronde et de longs cheveux sombres ; elle avait des jolies jupes qui tournaient et surtout un ordinateur portable dans sa mallette d’ingénieure. Il arrivait qu’elle soit raciste, imaginatif, intrépide ou courageuse. Tout cela à la fois.

Irina avait mille visages lorsqu’elle devinait la vie derrière son mur blanc. Ses oreilles écoutaient la vie et son esprit faisait le reste. Toutefois, lorsqu’elle discutait en ligne avec sa guilde d’aventuriers, elle arborait toujours le même masque : Julie, vingt-deux ans, étudiante en faculté de lettres, en couple, plutôt renfermée et passionnée d’héroïc-fantasy. Elle était assez banale pour qu’aucune question ne lui soit posée, Irina était un caméléon à défaut d’être un cliché acceptable. Elle faisait rire le monde en parlant de son Royaume et les autres la prenait pour une jolie fantasque, avec assez d’imagination pour illuminer son quotidien. Comme tant d’autres elle avait choisit depuis quatre ans de ne plus vivre dans ce siècle qui n’était qu’une illusion. Elle avait oublié son passé qui n’était que cendres La vraie vie n’était pas dehors, elle était là, dans le secret de sa demeure.

La jeune femme vivait plongée dans le silence, sans musique, sans télévision, presque sans souffle afin de ne rien rater des bruits de la vie qui venaient de l’appartement voisin. Le mur qui séparait les deux demeures étaient nus, sans tableaux, toujours dans cette volonté que rien ne soit étouffé. Le reste de son petit appartement était occupé par des plantes vertes en tout genre et de toutes tailles. Irina souhaitait être entourée de verdure car elle était une Reine gouvernant son fief. Cela lui importait peu que ce ne soit qu’un ersatz de forêt, elle s’y épanouissait bien mieux que si elle gambadait au milieu des cèdres. Elle bougeait le moins possible et laissait à ses serviteurs vaporeux le soin d’endosser la responsabilité des tâches quotidiennes, trop rustres pour ses épaules lisses.

Aujourd’hui, Irina se baladait en sous-vêtements sexy, elle l’avait entendue se préparer. Sourire aux lèvres, elle se mit du rouge à lèvre et une dame de chambre aux doigts légers comme l’air glissa dans ses cheveux d’ébènes des plumes de perdrix. Une musique suave traversait le mur, s’emparant du corps de la jeune femme qui se mit à onduler du bassin, soumise à la rythmique pénétrante. Une porte claqua et un gémissement masculin se découpa derrière les notes. Il était rentré. Il embrassait son corps, son cou et serrait ses petites fesses dans ses grandes mains. Irina s’allongea sur le canapé, domptant sa respiration afin de capter tout les sons. La musique, les vêtements qui chutaient à terre, le coussin envoyé en l’air et les corps imbriqués contre le mur. Contre son mur. Irina sentit la joie la traverser et, yeux clos, laissa son corps subir les assauts effrénés de ses voisins. Jusqu’à l’orgasme qui la cueillit en même temps que ses amants. Qu’il est doux de jouir de concert !

La vie d’Irina suivait ainsi son cours. Elle partageait la joie de ses voisins de recevoir des amis, leurs fièvres nocturnes, leurs commentaires sur les films mais aussi leurs tourmentes. Ces dernières devenaient de plus en plus récurrentes, à peine calmées par les baisers qu’ils échangeaient. C’était de l’air froid qui entrait chez la jeune femme, traversant les pores des murs et fragilisant tout son royaume. Ses plantes dépérissaient, la colère ne la quittait plus et ses serviteurs fuyaient son regard de peur d’être détruit. Elle avait même exclut un aventurier de sa guilde pour une mauvaise blague sur l’amour. Plus ils se délitaient, plus elle se radicalisait dans ses rêves de perfection. Elle enrageait de voir que la situation ne s’améliorait pas, que chacun des deux idiots restaient sur leurs positions brumeuses. Sa couronne craquelait et elle commençait à percevoir les failles de ses murailles. N’importe quel ennemi pourrait la faire choir.

Un soir, il ne claqua pas la porte d’entrée. Elle pleurait doucement et Irina tremblait. Ce furent d’autres personnes qui claquèrent la porte, un homme et deux femmes, des copains. Il y eut des tintements de verre, des effluves de pizza et des rires. La jeune femme, elle, ne souriait pas. Plus la discussion avançait, plus elle pâlissait. Elle avait faim, faim de vie et d’amour et sa voisine piétinait ce qui lui revenait de droit. Elle était la Reine. Les paroles étaient froides, sèches et blessèrent tant la jeune femme qu’elle finit par s’évanouir sous les coups invisibles, l’oreille toujours collée au mur.

Ce fut le lendemain que la rupture eut lieu. Il y eut des pleurs et une distante définitive. Impossible. Irina brisa alors son propre commandement et un hurlement déchirant franchit ses lèvres. Le silence se fit soudainement, décuplant instantanément sa rage. Furieuse, démente, elle jeta toutes ses plantes par la fenêtre ouverte sur le monde. Le deuxième commandement avait été violé. Combien de temps hurla-t-elle ? Combien de temps mit-elle son Royaume à sac ? Le temps s’était enfui de son esprit et elle n’en avait cure. Quelqu’un tambourinait à la porte. C’était l’ennemi, il venait la piller. Elle saisit son épée et ordonna à ses serviteurs de se montrer enfin sous leur vrai visage. Le vent se durcit et le fragile devint plus solide que le roc. La Reine fut rapidement entourée de sueur et de grognements. Les crocs acérés frôlaient sa robe de combat, les dagues empoisonnées raclaient le sol. Lorsque la porte céda sous les assauts de l’extérieur, faisant entrer des hommes en uniforme inconnu, Irina leva majestueusement le bras. Le silence se fit soudainement, royal. Le temps crut devoir lui-même ralentir son cours et chacun put s’observer et se défier. La réalité distordue suppliait pour qu’on la laisse en paix. A peine le bras gracieux retombé, la tension explosa et le combat commença. Il fut bref et très inégal, il y eut du sang, beaucoup trop de sang sur les murs immaculés de Royaume déchut.

Cette histoire aurait pu s’arrêter là, sur ce combat qui n’avait mené à rien et qui avait tant coûté. Malheureusement l’ironie est bien l’expression la plus perfide qui soit : la vie continua son cours routinier, à peine troublé par l’héroïsme de l’appartement n°4. La guilde oublia vite la jeune femme fantasque et impétueuse, se trouvant rapidement une nouvelle Reine. Le couple ne se remit pas ensemble malgré leurs tentatives. Ils n’arrivaient plus à s’aimer et leurs jouissances étaient devenues fades, sans consistance. Il leur manquait un souffle et puisqu’ils ne savaient pas ce que c’était, ils s’éloignèrent l’un de l’autre. Ce n’était pas héroïque, ce n’était même pas aventurier. L’appartement fut revendu et la nouvelle peinture étalée sans états d’âme effaçait le souvenir de la dernière Reine de ce siècle.

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