Une défaite silencieuse

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Pour Lydia, le travail définit l’identité d’un individu, le squelette autour duquel la personne se créait. Pour elle, si vous apparteniez à la catégorie des paresseux, le chemin de l’emploi vous sera semé d’embûches et de chemins tortueux. Par contre, la chance sourira aux audacieux et aux courageux. C’était un schéma de vie d’une simplicité presque naïve et elle ne comptait plus les débats innombrables sur la question qui l’assaillait. Pourtant elle ne démordait pas et la jeune femme mettait un point d’honneur à réussir brillamment ses études de commerce, comme elle avait accomplit avec brio ses études antérieures. Elle voulait accumuler diplôme prestigieux, école innovante, compétences pointues et expériences professionnelles valorisantes. Elle avait travaillé à l’étranger, dans des entreprises aux noms grandioses et lancé des projets qui, encore aujourd’hui, étaient loués. Aujourd’hui, elle sortait major de sa promotion et c’était avec beaucoup d’espoir qu’elle se lança dans la recherche de son premier travail. Elle voulait, et surtout elle visait, la perfection, l’idéal.

Elle se retrouva rapidement face aux paradoxes du marché de l’emploi : elle était trop diplômée, trop jeune, elle avait trop d’expériences ou pas assez … Toutefois, Lydia était une jeune femme très patiente et elle ne se laissa pas démonter, à l’instar de nombreux de ses condisciples, par cette jungle extrêmement hostile. Armée de sa machette imaginaire, elle enchaîna les entretiens et apprit à sourire comme une mannequin pour une pub pour dentifrice ou de yaourt allégé. Elle fit des concessions sur ses désirs de salaire, sur sa zone géographique de recherche et chercha même des emplois un poil moins qualifié. Voir même beaucoup moins qualifié. Ses efforts finirent par payer et elle fut embauchée dans une petite entreprise anonyme qui commençait, grâce à l’esprit entreprenant de son patron, à prendre du grade. Lydia serait payée une misère, à un poste d’assistante mais elle choyait son optimisme en y voyant une opportunité formidable de voir grandir une affaire, peut-être grâce à ses idées. Qu’importe si elle commençait bas, elle avait la force et l’énergie pour améliorer son statut.

Les mois s’écoulèrent lentement, dans une routine que Lydia trouvait agréable. Elle fermait les yeux sur le sexisme ordinaire qui régnait dans cette entreprise composée à majorité d’hommes. Elle oubliait les blagues vaseuses ; les coups d’oeils lubriques-mais-gentils-pourquoi-tu-t’offuques ; l’utilisation abusive du terme « assistante » qui semblait rouler sur leur palais avec excitation ; le fait que son patron ne prenne la peine de faire appel à elle seulement pour voir son joli cul aller chercher du café et non pas pour la pertinence de ses idées. La jeune femme encaissa et attendit patiemment, en se disant que cette situation ne durerait pas. Elle continuait à travailler d’arrache-pied, construisant avec ténacité son moulin pour les jours de vent tant espérés. Sa roue tournerait, elle prouverait à ce monde d’hommes que son cerveau avait une taille bien plus impressionnante que celle de ses seins.

*

Des rumeurs courraient qu’une promotion serait bientôt accordée et deux noms étaient sur les lèvres : le sien ainsi que celui d’un collège masculin. Elle connaissait cet homme et bien que consciencieux dans son travail, il n’arrivait pas à sa cheville en terme de rendement et de rentabilité. Cette promotion concernait un poste d’adjoint et n’existait-il pas meilleures qualités que celles d’une bonne productivité et d’un engagement passionné dans son travail ? Lydia se sentait confiante et se préparait à recevoir une bonne nouvelle. Elle s’était même remise à siffloter sur le chemin du bureau, apprivoisant avec douceur cet espoir de reconnaissance.

Néanmoins, ce ne fut pas elle, deux jours après, qui invita tout les collègues à déboucher le champagne. Le directeur l’avait convoqué pour essayer de justifier son choix mais son discours était pâteux, bredouillant et surtout creux. Lydia resta digne. Cette histoire était tristement banale, de celle qu’elle avait lu des milliers de fois mais qu’elle avait repoussé d’un revers de main insouciant, la jugeant loin de sa réalité. Elle avait assez confiance en ses compétences pour arriver à survoler cette injustice, confiance qui lui restait aujourd’hui en travers de la gorge.

L’idéal pour cette nouvelle serait un retournement de situation original et surprenant, afin de donner une lueur d’espoir ou au moins faire rire. La jeune femme pourrait tuer cet homme arriviste, punaisant sur son corps des mémos surréalistes ; elle pourrait monter un dossier impeccable qui prouverait l’incompétence de son collègue par rapport à ses propres qualités ; elle pourrait quitter en grande pompe cette entreprise qui ne croyait pas en elle et monter sa propre boîte, devenir riche. Seulement, la réalité est souvent plus maussade que les mots et comme des millions de personnes discriminées, Lydia baissa juste la tête.

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