Le travail, c’est la santé

Par défaut

« Quand je serais grande, je sauverai le monde ! »

Des milliards d’enfants ont un jour prononcé cette phrase, moi la première. Et plus que quiconque, j’y croyais réellement. Je pensais que grandir m’ouvrirait des espaces infinis de possibilités, que j’allais m’épanouir comme une fleur et que le monde, au contact de ma joie, en ressortirais plus beau. Peut-on toujours être aussi utopiste la trentaine passée ? J’ai de sérieux doutes. Maintenant que je suis grande, j’ai peur. Comme beaucoup d’adultes je crains le chômage, les diminutions de salaire et les choses imprévues. Je ne sauve pas le monde, je suis agent d’assurance pour une grosse entreprise de ma ville natale. Je n’ai pas bougé depuis mon adolescence. Je ne suis pas forcément heureuse lorsque je me lève le matin mais cela me permet de payer mes facture, d’offrir de beaux cadeaux à mon mari et un toit à ma fille. Être heureux, c’est pour les autres, pas pour moi, je préfère la sécurité. Quand j’écoute rêvasser ma progéniture, je retiens mes ricanements et je présente mon visage radieux de parent confiant. J’encourage, j’arrose ces graines de rêve alors que je sais qu’elles ne fleuriront jamais. Pourtant mon adolescente me pose de plus en plus de soucis, elle sent mon cynisme derrière le masque et ça la brusque beaucoup. Je me dispute beaucoup avec elle, elle me lance des universels « grandir ça craint », « je ne veux pas te ressembler », « tu as gâché ta vie » et je me retiens de la gifler en la traitant de petite merdeuse qui n’a jamais eu à travailler en usine pour pouvoir manger à la fin du mois.

Les rêves seraient-ils réservés aux riches ? C’est ce que je crois. Ceux qui se réorientent à quarante ans sont fous. Ou alors ils ont un compte en banque bien plus garnis que le mien. Bien sûr que j’ai encore des rêves, peut-être qu’à ma retraite je ferais comme la voisine Michelle, je m’inscrirais dans une association caritative et je changerais le monde à ma petite échelle. C’est déjà mieux que rien.

Et mon adolescente qui me rit au nez, qui rit face à la petitesse de mes désirs. Ses moqueries pénètrent ma chaire et me marquent. Dans ses yeux, je suis une perdante. Pourquoi continuerais-je à la voir comme ma princesse ? Quelle salope.

Mon adolescente vient de rentrer de son premier travail. Elle est serveuse. Toute la journée elle s’est fait siffler, insulter parce que le chocolat chaud était trop bouillant, que la table est un peu trop au soleil ou encore parce que son patron s’était juste levé du pied gauche. J’exulte en voyant son air dépité, quelque peu désespéré. Je lui demande alors froidement ce qu’elle pense des rêves. Et je la vois oser se dresser et relever les épaules. Je ne l’écoute pas, je ne l’écouterai plus jamais. Elle ne comprend rien. Je lui offre tout l’amour d’une mère, la rassurant sur le fait qu’il n’y a pas de sot métier, néanmoins elle se rengorge, arguant qu’elle a besoin d’autre chose pour vivre. Elle aimerait écrire. Quelle blague ! Mon fou-rire est incontrôlable et ses yeux se voilent de larmes. Elle s’enfuit de mon champ de vision et je lui court après, la main levée. Je finis par la coincer et lui donne la correction de sa vie. Je ne suis pas heureuse de la frapper mais elle le mérite, il faut qu’elle mette du clair dans ses idées. Pas d’idioties pareilles dans cette famille ! Elle va décrocher un travail normal, avec une paye normale et elle pourra mener une vie normale. Comme la mienne, avec la sécurité que chacun mérite. Je la laisse à terre, noyée dans ses larmes et je vais me coucher. Il faut être en forme pour démarrer sa journée.

Je n’ai pas vu ma fille au petit-déjeuner et mon mari m’a froidement accueillit. Il ne comprend pas. Pourtant lui aussi est de mon bord, lui non plus n’aime pas son travail. Qu’importe. Il me tend une lettre, c’est mon adolescente qui l’a écrit. Je la parcourt rapidement des yeux relevant des chantages au suicide, des menaces de fugue et autres stupidités liées à son âge. Elle me fatigue et m’irrite de plus en plus.

*

Cet état d’esprit a continué les deux mois d’été, la voir rentrer sereine d’un emploi que je trouve ignoble me blesse dans mon égo. Ma fille est heureuse de faire un boulot merdique. Elle dit que cet argent gagné, mis religieusement de côté, permettra de financer son but. Elle ne parle plus de rêve, elle parle d’objectif. Elle s’accroche à ses chimères. Je vais la perdre. J’ai beau la frapper tout les jours pour faire sortir ces idées absurdes, j’ai l’impression que plus son corps devient bleu, plus sa volonté devient de fer. Mon mari désapprouve mes actes et se plonge dans un silence borné, détournant le regard sur ces scènes que je lui impose. Je suis la seule à détenir l’autorité sur cette maison.

Je ne laisserais plus personne rêver.

Publicités

"

Bla ? Blablabla !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s