Le chant du vieux fou (III)

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La jeune femme peinait à suivre son compagnon dans le tumulte de leur fuite. Tous les voisins de l’immeuble dévalaient les marches comme des dératés, sans un regard en arrière, alors qu’elle avançait pas à pas, gênée par son ventre proéminent. Le visage ruisselant de larmes, elle se lamentait à l’idée que son enfant naîtrait au beau milieu de l’apocalypse. Ce n’était pas ce qu’elle avait prévue, ce ne devait pas être la suite de son histoire, trop éloigné du tableau qu’elle s’était imaginée. Il lui hurlait de se presser, le front barré par une ride d’inquiétude; Elle voyait sa silhouette qui descendait de plus en plus vite et, au moment où elle pensait qu’il disparaîtrait à jamais, il ressurgissait d’un angle. Il l’attendait. Elle finit par prendre la sortie de secours pour déboucher à l’air libre et, instantanément, une pluie colérique lui gifla le visage. Dans le ciel, un véritable conflit faisait rage entre le vent rugissant et l’averse tonitruante. Qui allait l’emporter et submerger les misérables fourmis qu’ils étaient ? Essoufflée, elle le regarda ouvrir le coffre de leur voiture pour y jeter quelques affaires éparses et alors qu’elle ouvrait la portière arrière, il vient l’aider à s’installer sur le siège. Le troisième passager ne se dessinait encore qu’en filigrane mais il prenait déjà tout l’espace de leurs pensées. Les gens continuaient de fuir, heurtant la voiture sans dévier de leur route. La jeune femme craignait même que le frêle véhicule fut emporté par ce véritable torrent humain qui envahissait les rues. Une brève altercation éclata entre le jeune homme et un inconnu qui voulait prendre possession de l’habitacle. Repoussant l’intrus avec force, il s’engouffra dans la voiture avec une rapidité de fauve. La porte claque sèchement, couvrant à peine le bruit de l’orage qui ne déclinait pas.

D’un geste tremblant, il enclencha le moteur et prit la direction de la sortie de la ville, frôlant à chaque virage la catastrophe, évitant de peu de nombreux accidents. Elle était allongée à l’arrière, courbée sous l’assaut frénétique de son bas-ventre qui se tordait et la tiraillait. Elle le sentait, le travail avait commencé. Il essaya de discuter avec elle pour la rassurer, de lui demander son avis sur la route qu’il avait décidé de prendre afin de la ramener mentalement près de lui. Néanmoins seuls des gémissements lui répondirent. La route de campagne qu’ils empruntaient était inondée et il craignait les trous masqués qui pourraient briser les essieux. Une grande lumière emplit soudainement tout l’espace, suivit, une poignées de secondes plus tard, par un fracas tonitruant qui dépassait l’entendement. Un souffle d’air violent fit vibrer la voiture et un gigantesque champignon de cendres claires se dessina sur les sombres nuages agglutinés dans le ciel. Une poussière de craie envahit le monde, surgissant de tous les côtés comme des milliers de flocons de neiges désorganisés. Il donna un brusque coup de volant qui secoua brutalement sa passagère. Celle-ci hurlait de plus en plus fort, rendant le trajet difficile à vivre pour lui qui ne pouvait être à ses côtés pour la soutenir. N’y tenant plus, il arrêta brutalement la voiture dans un champs aux allures désolées et apocalyptiques avec son épaisse couche de cendres. Il ouvrit la porte arrière juste à temps pour accueillir au creux de ses mains son bébé, surgissant des entrailles de sa mère dont le cri mourut sur ses lèvres. Il contemplait cette drôle d’enfant aux oreilles pointues qui remuait entre ses doigts. Autour d’eux, les éléments continuaient de se déchaîner pour noyer le fantôme des champignons qui se devinaient loin sur l’horizon. De courts cheveux lunaires ornaient son crâne rougit par le sang du placenta. La petite jurait avec le paysage sombre et déchiré qui avait été le témoin du début de sa vie. Il était très ému et il se contorsionna dans l’étroit habitacle pour poser l’enfant sur le buste de sa compagne. Cette dernière la guida vers son sein dénudé dont elle se saisit voracement. C’était un moment fragile, ténu, mais à peine le souvenir du premier son de leur nouveau-né inscrit dans leur mémoire, ce furent des regards terrifiés que s’échangèrent les parents. Comme pour s’accorder au rythme de leur détresse, le sol, à quelques mètres d’eux, ouvrit sa gueule béante.

*

Participation à l’atelier d’écriture Des mots, une histoire, proposé par Olivia Billington.
Le Chant du vieux fou I, II.

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  1. Pingback: Silhouette du vent | Désir d'histoires

  2. Je vais être honnête en te disant que cette fois je ne lis pas vos articles, car je n’en ai plus le temps, je pars demain en vacances et le départ de notre ami Antonio qui m’a amenée un jour à ce défi sympa qu’organise Olivia me coupe l’herbe sous les pieds!!! Je reviendrais dans une dizaine de jours vous apporter ma bonne humeur, faut juste me donner un peu de temps pour oublier!!!
    A bientôt alors.
    Bisous
    Domi.
    ps : désolée pour ce mauvais départ!!!

  3. Wouah, un texte qui tient en haleine, c’est sûr !
    Et intrigant qui plus est, mais je suis mauvaise élève, il y avait peut-être des épisodes I et II que je n’ai pas lus…

Bla ? Blablabla !

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