Le chant du vieux fou (lV)

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Recroquevillés l’un contre l’autre, leur bébé camouflé dans leurs ombres, le couple avait finit par s’assoupir, terrassé par le vent hurlant, la pluie battante et l’angoisse de ressentir à nouveau la terre trembler sous leurs pieds. Il se réveilla le premier, agrippant par réflexe le corps de sa femme et de sa petite fille. Il s’assura que sa famille n’avait rien et que l’enfant respirait bien. Soulagé, il inspira calmement, contemplant un bref instant le visage abandonné de sa femme dont les cheveux auburn coulaient en cascade sur la tête du nourrisson lové entre ses bras. Il accrocha les drôles d’oreilles pointues qui encadraient le visage poupin. Ne voulant pas se perdre dans un mystère qui le dépassait, il risque un œil par la vitre de la voiture. Un brouillard paresseux se languissait autour de lui, tellement épais qu’il ne discernait aucun relief. A cet instant précis, le monde était devenu aussi pâle que les cheveux de sa fille. Il sortit avec précaution de l’habitacle, l’odorat dérangé par les relents tenaces de souffre. Il passa sa main calleuse que son crâne, inquiet, sans savoir quelle décision prendre. La tempête d’hier avait été violente mais elle n’avait été la seule chose qui avait habité le ciel. Cette énigme lui pesait. Il entendit à peine sa femme se glisser à ses côtés, avec sa douceur habituelle de nuage. Il se retourna vers elle et constata qu’elle le dévisageait. Un peu brutalement, il s’enquit de son état.

– Il faudrait trouver un nom à la petite, répondit-elle en éludant la question initiale.

Tenter de caresser, au moins du bout des doigts, l’illusion fragile d’être de classiques parents accueillant dans leur foyer leur première-née. Elle assit à terre, dévoilant un sein qui réveilla automatiquement l’enfant endormie, qui s’en saisit avec énergie. Ils avaient bien une idée, dont ils avaient discuté durant des mois en imaginant ce futur. Mais c’était avant hier et ils se demandaient s’il était correct de donner à leur enfant un prénom dont ils avaient rêvé en temps de paix. Il n’était pas prévu qu’ils se retrouvent avec une enfant qui avaient des oreilles pointues comme les créatures mythiques des légendes et des cheveux plus pâles que la lune elle-même. Sa naissance avait été extraordinaire alors que leur idée de prénom s’était épanoui dans un contexte ordinaire. Était-ce compatible ? Il lui apporta un morceau de pain et il mangèrent tout deux en silence.

– Qu’importe, dit-elle, brisant ainsi le silence pesant. Qu’importe de quoi sera fait demain ou même de quoi sera fait aujourd’hui. Le prénom restera le même.

– En es-tu sûre Eline ?

– Oui, se buta-t-elle.

La jeune femme se baissa alors, effleurant du bout de son index la joue ronde de sa fille.

– Bonjour Morgane.

Ils restèrent encore quelques temps assit par terre, serrés les uns contre les autres. Il finit par mettre fin à leur accalmie en lui proposant de partir. Le brouillard, s’il était devenu moins opaque, était toujours présent et dévorait la plaine. Ils savaient que leur ville était dévastée et qu’il leur fallait un toit ainsi que de la nourriture. La réalité acérée du monde commença à lui grignoter le cœur et il se demanda où il pouvait se réfugier avec sa famille.

– Victor, allons dans l’Allier, allons dans notre maison perdue dans les bois, souffla-t-elle.

Il n’eut pas besoin de réfléchir longtemps avant d’acquiescer, impressionné par cette femme qu’il retrouvait égale à elle-même et qui ne paraissait nullement abîmée par le souvenir apocalyptique de leur nuit.

Ils grimpèrent tout deux dans leur frêle voiture et partirent sur les routes à vitesse réduite, leurs yeux se battant contre le brouillard facétieux. Ils priaient tant pour ne pas tomber en panne d’essence que pour ne pas entrer en collision avec le monde invisible. Heureusement pour eux, ils connaissaient le trajet par cœur et arrivaient à se repérer grâce aux maigres repères qu’ils croisaient. Il s’arrêtèrent de nombreuses fois sur leur route pour ramasser des objets, voler de la nourriture ou encore des graines lorsqu’ils tombaient sur des magasins spécialisées éventrés au bord des chemins. Ils ne croisèrent aucune âme, aucun souffle, juste les fantômes d’animaux fuyant à leur approche. Ils étaient bientôt arrivés et ce ne fut qu’à cet instant, hypothétiquement en plein bois, qu’ils croisèrent leurs premiers arbres, rachitiques et solitaires.

– Là ! Là ! La maison !

Victor avait crié, plus emporté par ses souvenirs enfantins que par le soulagement d’atteindre leur abri. Néanmoins il se rembrunit vite à la vue de la forêt dévastée. Sa forêt. Ils se garèrent au milieu de ce tableau vide, n’osant sortir et briser le calme terrifiant. Morgane se mit soudainement à pleurer, emplissant l’espace de sa vie bruyante. Reprenant leur esprit, ils sortirent de leur cocon de ferraille et entreprirent de préparer la maison. Morgane dans un bras, Eline se saisit d’une bûche de l’autre et alla la mettre dans le poêle pour faire un bon feu. Victor vint l’informer, la mine sombre, que le groupe électrogène était hors-service; il se lamentait de l’absence de lumière, angoissé par les conséquences que cela pourrait avoir. Les yeux clos, il retint ses larmes d’épuisement. Il sursauta au contact de la main douce de sa femme déposée sur son front comme un bandeau protecteur. En ouvrant les paupières, il vit son beau visage orné d’un sourire délicat. Au creux de ses bras reposait leur petite fille, leur étrange enfant qui avait hérité d’un prénom arthurien. Il prit ce petit corps frêle et le serra contre lui. Les petits bruits qu’elle faisait en remuant lui donnèrent assez courage pour demander à sa femme ce qu’il s’était passé la nuit dernière. Si lui n’avait rien compris, s’il avait été guidé uniquement par son instinct de survie, malgré son accouchement elle, elle saurait. Elle aurait les réponses.

– C’était un champignon atomique. Peut-être même qu’il y en avait plusieurs, il y a eu plusieurs déflagrations. D’ailleurs, qu’elles seront les conséquences de leurs radiations ?

– Je ne sais pas, admit-il.

– Et les autres gens ? On a rencontré personne ! Et la famille ?

– Je ne sais pas.

Le silence retomba avec force entre eux, ravit du désespoir qu’il leur insufflait. Seule Morgane chassait l’orgueilleux avec ses légers ronflements.

– On va rester seuls, c’est ça ?, demanda-t-elle enfin d’une voix posée.

– Oui. Et quel autre endroit pourrait convenir à notre retraite ?

Son bras embrassa les alentours dévastés, des arbres écroulés au maigre ruisseau, de la terre éventrée au brouillard qui dévorait toute lumière, et au centre, leur humble bicoque secouée par les évènements, salie par la boue mais toujours debout.

– Votre Royaume, ma Dame, la salua-t-il d’une courbette ironique.

Et le rire puissant et vibrant de sa femme envahit le monde.

***

Participation au défi d’écriture hebdomadaire proposé par Olivia Billington.

La première partie, la deuxième et la troisième.

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  1. Bon, alors, si je peux me permettre : (j’avais déjà tiqué à la troisième partie) : dans le 2, le couple se dispute, l’homme s’en va, l’abandonne presque, et dans le 3 et ici, il est complètement transformé, ça me choque un peu.
    A part ça, on a envie de connaître la suite. 🙂

    • Ce n’est pas le même couple ! 😀 c’est pas flagrant en effet, mais les trois premiers épisodes ne parlent pas des mêmes personnes 🙂 J’ai fais le choix de pas donner de prénom mais je crois qu’il va falloir rectifier le tir !

      • J’ai hésité, au début du 3ème, je m’étais dit qu’il s’agissait d’un couple différent, et puis je me suis posé la question, et comme, en effet, il n’y avait pas de prénom, j’ai pensé qu’il s’agissait du même. Du coup, j’étais perplexe. 🙂

        • Comme toujours, ça paraît absolument limpide dans ma tête haha … Je pense que ce weekend je vais glisser un ou deux prénoms histoire que la distinction soit faite ! En tout cas merci pour ce coup d’oeil, ça me permet d’améliorer 🙂

          • D’où l’utilité des bêta-lecteurs. 🙂 (faut dire aussi ici qu’on a un certain laps de temps entre chaque épisode, qu’on lilt pas mal d’autres textes de l’atelier, dont certains aussi à épisodes, on finit par s’y perdre 😆 )

  2. Malgré les événements qui se sont produits et qui n’augurent rien de bon, il y a beaucoup de douceur dans ton écriture. « sa douceur habituelle de nuage » en dit beaucoup plus, en quelques mots, qu’une longue description.

    • Ton commentaire me touche beaucoup, j’essaye de travailler cette légèreté dans mon écriture (notamment par le choix des mots) car, en tant que lectrice, j’aime les écritures légères. Et j’avoue que j’écris un peu pour la lectrice que je suis !

  3. Je pensais également que l’on suivait la même famille depuis le début avec leur petite fille aux oreilles pointues. 😉 J’aimerais beaucoup savoir comment ils vont survivre à une telle catastrophe. 😀

Bla ? Blablabla !

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