Le chant du vieux fou (V)

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Comme chaque semaine, je répond présente au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.  Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, avait ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ses parents, pour fuir la fureur, se réfugièrent dans une maisonnette perdue dans la campagne.

***

– Cent, cent-un, cent-deux, cent-trois …

Morgane scrutait, concentrée, l’horizon de cette forêt qu’elle connaissait par cœur, se désespérant à l’avance des arbres qui pourraient manquer à l’appel. C’était un rituel qu’elle entretenait depuis sa tendre enfance, fruit de l’éducation que lui avait apporté ses parents : en allant puiser quotidiennement de l’eau à la source, elle s’enquerrait de la santé de ses protégés, vérifiant qu’ils n’avaient pas été croqués par l’air vicié, pollué. Même au fin fond du monde il arrivait à s’insinuer, sournois. Elle était soulagée de constater qu’ils résistaient bien. Certes, ils restaient rachitiques, maigres comme la bise, mais elle les aimait, comme elle aimait se balader dans cette forêt qui effrayait sa mère et attristait son père. Ils évitaient toujours de s’y rendre. Elle prenait alors toujours soin d’éviter de raconter ses errances, par amour, par politesse. Ils ne la comprenaient pas car par le seul fait de s’éloigner de leur terrain, elle péchait contre leurs convenances.. En somme, son jardin secret était composés d’arbres moribonds et d’un silence figé, rarement brisé par quelques animaux égarés.

Elle finit par déboucher à la naissance de la source, miraculeusement protégée par un chêne qui devait être autrefois majestueux. Ses branches se ruaient vers le ciel, comme un appel désespéré. Quelques feuilles se balançaient, luttant contre le moindre souffle qui menaçaient de les faire choir. Sa vue la submergea de plaisir et elle promena sa main sur l’écorce rugueuse. Un véritable désir amoureux fit frissonner sa chair. Chaque fois qu’elle voyait cet arbre, Morgane ressentait cette pulsion sauvage, cette envie dévorante de ne faire qu’un avec lui, en mêlant ses cheveux blancs à sa sève fatiguée. Son humanité touchait là ses limites et elle préférait soigneusement calfeutrer cet élan, renforçant de plus en plus sa prison mentale. Ce n’était pas correct de museler son esprit et elle le savait. Etait-ce pour cela que cette pulsion devenait plus intense au fil des ans ?

Soudain, son regard accrocha une forme inconnue lovée au creux des racines du chêne. Une jalousie instinctive et irrationnelle embrasa son âme qui refusait tout autre promiscuité que la sienne. Morgane secoua la tête pour se reprendre et s’approcha doucement, méfiante, le corps tendu comme un animal apeuré qui se préparerait à fuir. Ce qu’elle découvrit l’ébranla assez pour qu’elle quittât immédiatement sa position de défense. Le monde extérieure n’était plus qu’une volute de fumée, seule existait à cet instant précis la fleur sculptée qui la narguait. Elle s’en saisit et fut soufflée par tant de beauté, de finesse. Elle reconnaissait mal le matériel utilisé : du chêne ? Du sapin ? A moins que ce ne soit du noyer, comme les ustensiles de cuisine de ses parents ? Le bois était à peine abîmé, Morgane comprit alors que cette sculpture était vieille, peut-être plus vieille qu’elle. Les arbres étant ce qu’ils étaient aujourd’hui, rongés par une force invisible, aucun d’eux n’auraient pu donner vie à cette petite merveille.

Alors qu’elle était perdue dans sa contemplation, fascinée, une branche craqua derrière, la faisant sursauter. Elle se retourna vivement, les sens en alerte, sa main libre posée sur le coutelas qui pendait à sa ceinture. Cette forêt était tellement perdue et inhabitée qu’elle n’avait pas l’habitude d’être dérangée par le voisinage. Ses yeux fouillèrent le paysage, tentant de percer quelque chose au travers de la brume perpétuellement posée sur la terre. Elle distingua une silhouette qui s’approchait. Au fur et à mesure, elle perçut quatre membres qui foulaient le sol, accompagnés d’une démarche féline des plus hypnotiques. C’était un loup, un loup aussi blanc que la lune, d’un mètre au garrot. Morgane était figée, tétanisée. Son visage restait impénétrable néanmoins l’enfant en elle hurlait de terreur. L’animal n’avait pas bougé, il la regardait fixement, avec une drôle de lueur dansant dans ses pupilles. Ce n’était pas un loup ordinaire, ce regard était trop clair, trop profond …. Il s’enfuit brusquement entre les arbres,disparaissant rapidement de sa vue en quelques bons. Morgane s’effondra, tremblante, la main crispée sur la fleur en bois. Bouche ouverte, elle pleurait sans discontinuer, écoeurée par cette désagréable impression d’avoir été examinée par un homme. Un inconnu. En outre, la présence même de l’animal si près de son foyer était une catastrophe. Les loups mangeaient les hommes, c’était sa mère qui le lui avait dit. Elle avait même coutume d’ajouter, un rire jaune dans la voix, que c’était « leur politique » d’être féroces. Morgane pleura de plus belle, n’osant imaginer les crocs du loup planté dans sa gorge. Ils avaient mangé beaucoup d’humains après le Soir, finissant de décimer une population hagarde déjà touchée par l’Apocalypse. Ce loup au regard d’homme était-il le compagnon des dieux qui peuplaient les livres de sa mère, réfugiés dans l’empyrée ?

Où s’étaient réfugiés les hommes, telle était la question qu’elle se posait depuis toute petite, depuis qu’elle avait compris qu’ils ne pouvaient pas être les seuls habitants de ce monde qui paraissait infini. Abattue par ces réflexions envahissantes, le corps poisseux de cette sueur froide qui puait l’angoisse, Morgane se déshabilla lentement, posant délicatement sa découverte sur son pantalon troué. Elle se glissa dans l’étroit creux de la source. Aigrie, elle constata que celle-ci s’assombrissait chaque jour un peu plus, certainement contaminé par ce sol qui ne voulait de plus personne. Les yeux clos, elle fut tentée de se laisser couler. Celle effacerait-il toutes ces images ? Le loup, les arbres rachitiques, les os de sa mère qui pointaient sous sa peau … Toute sa vie était peinte d’images dénuées de sens.

Au dessus de son corps fragile, le chêne la dominait de ses branches maigrelettes pointées vers le ciel. Une de ses feuilles se détacha mystérieusement, sans l’effort de la brise, et tomba avec lenteur, presque hésitante, pour s’échouer sur la tête de Morgane. Néanmoins, elle ne ressentit rien. Lorsque le feuillage échappé épousa ses cheveux pâles, il éclata de vie, une couleur qui avait été oublié par les années brumeuses : rouge sang.

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  1. Pingback: Enfin demain | Désir d'histoires

  2. J’aime beaucoup l’histoire et l’univers ! 🙂
    Ce n’était pas évident de placer certains mots ! (comme Empyrée par exemple…)

    • J’ai du aller chercher dans le dictionnaire pour savoir ce que ça voulait dire 😀 Et j’ai mis un moment à comprendre « pécher » (au départ j’croyais que c’était le péché, genre c’est mal, puis le pêcher, genre l’arbre à fruit, puis pêcher …) et je suis allée fouiner dans le dico aussi !

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