Le chant du vieux fou (VI)

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Comme chaque semaine, je répond présente au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.  Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, avait ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ses parents, pour fuir la fureur, se réfugièrent dans une maisonnette perdue dans la montagne.

**

Morgane resta un moment plongée dans l’eau, laissant ses pensées dériver loin d’elle. Son évasion fut longue, niant le principe même de prudence qui était cher à son cœur. La brusque apparition du loup l’avait tant secoué qu’il était nécessaire qu’elle se coupe de cette réalité pour perdre ses yeux vers la pointe des branches de son chêne préféré. Néanmoins, elle ne pouvait rester comme cela éternellement, même si elle le désirait de tout son cœur, elle n’était pas une statue abandonnée qui coulait des jours tranquilles. En sortant de son trou, elle aperçut une feuille morte d’un rouge sombre s’échapper de ses longs cheveux pâles. Cette image inhabituelle fut vite chassée de son esprit lorsqu’elle distingua, posée délicatement sur ses vêtements, son étrange découverte. Nue au milieu d’une forêt dévastée, la peau luisante de gouttes éphémères, Morgane se sentit puissante. Une étonnante relation semblait se tisser peu à peu entre la fleur de bois et elle, une relation métaphysique, au-delà même du réel. Elle la saisit entre ses doigts avec une précaution concentrée, bien qu’aucune faiblesse ne semblait briser les courbes de l’ouvrage. Elle pourrait passer un temps fou à admirer le bois sculpté, comme taillé par un mince souffle d’air, toutefois la jeune femme ne pouvait rester immobile, à rêvasser, laissant son âme vagabonder. Il y avait un loup dans son espace vital, quelque part. Un danger indicible planait désormais sur ses terres, semblant épaissir sournoisement la brume éternelle. Elle se rhabilla prestement, rangea sa trouvaille dans un repli de son pantalon et puisa de l’eau avec son seau de bois. Sa tâche accomplie, elle reprit le chemin de son foyer, l’oreille guettant le moindre son anormal qui lui permettrait de donner l‘alarme. Concentrée, elle ne profita pas des émotions qui rythmaient habituellement son trajet du retour et laissa loin de son conscient cet amour inexpliqué pour cette forêt d’une laideur sans nom.

La bicoque se dessina au loin, derrière les volutes blanchâtres qui l’encerclaient comme une barricade. Elle distingua son père qui réparait le toit avec le maigre bois qu’il avait pu trouver. C’était un homme large d’épaules malgré la maigreur due aux privations. Des cheveux gris batifolaient sur ses tempes, encadrant un front malheureusement trop souvent barré d’ombres. A mesure qu’elle approchait, Morgane put distinguer sa mère, penchée sur le lopin de terre qui leur servait de potager. La douceur qui émanait d’elle lorsqu’elle leva son visage souriant vers elle calma instantanément l’angoisse diffuse de la jeune femme. Si le soleil ne brillait pas franchement dans le ciel à cause du brouillard opaque, le visage de sa mère semblait en avoir capturé les rayons les plus éclatants. Néanmoins, Eline et Victor avaient les traits tirés et le teint cireux, affaiblis par leurs conditions de vie.

Mesdames et messieurs, lança Morgane à la cantonade, voici l’eau tant convoitée par les seigneurs !

Elle conclut sa phrase d’un salut exagéré qui fit pouffer sa mère, pour son plus grand plaisir. Après un clin d’œil à son père qui souriait légèrement, elle entra dans la modeste maison, composée de trois petites pièces, et entreprit de faire le repas. Cependant, même en essayant de fixer son attention sur les patates qu’elle épluchait avec soin, Morgane ne put empêcher son esprit de s’évader. Le loup blanc l’obsédait. Elle sentait qu’il n’était pas seul, qu’il n’était pas normal. Avait-elle eu tort de ne pas le prendre en chasse pour le tuer, d’une quelconque manière ? Sa mère entra à ce moment précis, trouvant sa fille plongée dans des doutes si grands qu’ils en peignaient ses traits. Une ombre de tristesse voilà son regard. Morgane leva la tête dans le même temps et suivit des yeux sa mère qui se dirigeait vers l’étagère étriquée qui servait de bibliothèque. Eline en sortit son livre fétiche, la Légende du Roi Arthur, et alla s’asseoir à même le sol, non loin de sa fille. Elle caressa la couverture tendrement, du bout de ses doigts écorchés par les pierres.

– Sais-tu que c’est de cette histoire que tu tires ton prénom ?, demanda-t-elle en brisant le silence.

– Oui Maman.

Morgane était étonnamment détachée. Sa mère avait une idée derrière la tête et elle ne supportait pas de ne pas savoir où cette discussion la mènerait.

– En comprends-tu sa force ?

La jeune femme resta muette, concentrée sur l’épluchage de ses pommes de terre, peu convaincue qu’elle pouvait tirer une hypothétique force de quelques vieux mots tombés en désuétude.

– Tu ne dois pas oublier Morgane. L’oubli nous perdra, déclara-t-elle fermement, sûre d’elle dans ce rôle inopiné de professeur. Mais garde à l’esprit que cette histoire, aussi grande soit-elle, est sortit de la terre au même titre que nos radis rabougris. Si l’oubli nous perdra, l’orgueil nous a déjà perdu. Comprends-tu ?

Morgane n’osait lui répondre par la négative. Les yeux de sa mère s’étaient enflammés et sans le vouloir, elle avait relevé fièrement le buste. Une violente quinte de toux la ramena brutalement à sa réalité, à sa fatigue, à son corps qui luttait contre les ans. Victor était accoudé au pas de la porte, le regard sombre. D’une voix sourde, il conseilla à sa femme de ne pas pourrir sa fille avec des histoire d’un autre temps. Elina se buta et ses traits si tranquilles se froissèrent de révolte. Spectatrice silencieuse, Morgane assistait au duel entre deux collèges de pensées, se demandant pour lequel sa raison et son cœur allait trancher. Elle savait que raconter et transmettre des histoires maintenait sa mère en vie. L’air vicié l’avait rendue stérile alors qu’elle souhaitait d’autres enfants pour combler la solitude à laquelle le Soir les avaient astreints.

– Et pourtant Victor, il faut bien qu’elle sache, qu’elle connaisse ce monde qui s’est peu à peu désagrégé, comment l’humanité a pu passer d’une histoire de chevalerie à celle de bombes qui ont rasé la surface de la Terre. Il faudra bien que tu lui dises comment la forêt de ton enfance s’est ratatinée comme une pomme pourrie.

Sa mère s’emballait et des flots de paroles continues bondissaient de ses lèvres, comme si ces mots étaient devenus trop sauvages à cause de l’enfermement auquel elle les avait contraints. Morgane apprit ainsi, quelque peu sonnée, qu’elle n’était pas née dans cette bicoque isolée mais au beau milieu du tumulte, le Soir même. Ses cheveux et ses oreilles étaient d’autant plus d’éléments qui avaient rendu cette naissance hors-normes. Pour Eline, Morgane présentait des caractéristiques proches de ces êtres mythiques qui peuplaient ses contes, décrit comme des fils de la Terre et ses protecteurs. Plus elle parlait, plus ses mains s’agitaient. Elle s’était levée et tout son corps réagissait à son besoin de volubilité.

– Tu fais partie du dernier cri de la Nature, ajouta-t-elle en caressant ses cheveux blancs.

L’ambiance était électrique, son père n’avait pas parlé mais son visage suffisait pour comprendre qu’il condamnait ces propos. Morgane n’osait réagir ou croiser le regard de ses parents.

– Tu le sais mieux que personne Victor, reprit Eline dont la voix s’était teintée d’accents accusateurs, tu travailles dehors et tu l’as toujours fait. Tu as toujours vu le monde extérieur se relever des pires blessures, même celle que l’être humain lui infligeait. Et quoi ? Vingt-ans après, trouver une feuille sur un arbre, d’une autre couleur que celle de la vase, relève du miracle.

La jeune femme était perdue. Elle songeait à la feuille sombre qu’elle avait trouvé, perdue dans ses cheveux, à cette sculpture de bois qui alourdissait son pantalon et au pelage laiteux du loup qui avait prit la fuite. Elle ne comprenait pas les paroles de sa mère qui parlait de la Nature comme d’un être vivant, d’une femme qui aurait disparue laissant derrière elle d’innombrables orphelins.

– Papa, osa-t-elle enfin demander, tout cela est vrai ? Où est-elle, cette nature ? Maman ?

– Je ne sais pas mon coquelicot. Mais je persiste, une partie infime d’elle se trouve debout devant moi.

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  1. Oooh Ce petit surnom, comme il est mignon : « mon petit coquelicot » !!
    J’aime beaucoup Morgane en tout cas, elle est très attachante !

    • Je connais quelques grandes lignes (j’ai préparé quelques rencontres, quelques évènements forts par exemple) et les grands thèmes (notamment autour des mythologies, des légendes …) mais sinon, eh bien on verra ! C’est pas forcément une bonne technique parce dans mes deux derniers projets, ya des moments où je m’éparpillais beaucoup, donc j’essaye quand même d’avoir une petite trame 🙂

  2. Pingback: Sans métaphysique | Olivia Billington

Bla ? Blablabla !

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