La révolte du village

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– Je ne suis pas fou ! Je ne suis pas fou ! hurla-t-il, la voix brisée par le désespoir.

– Arrête Paul, silence ! Ou c’est moi qui vient te calmer ! gronda son père.

Ce dernier frappa violemment sur la porte close pour appuyer sa menace. Ses yeux froncés disparaissaient sous ses sourcils fournis. Il était plus rouge que le sang des bêtes qu’il tuait la journée pour nourrir sa famille. Derrière la porte de bois, le jeune homme se tut. Larmes aux yeux, le souffle irrégulier, il alla se terrer dans un angle de la pièce plongée dans la pénombre. Il se roula en boule et tira sur lui le tissu élimé qui lui servait de couverture.

– Jeanne, je n’en peux plus de ton fils.

– « Mon » fils ?!

– Il aurait pu être normal quand même …

Le couple, assit face à face autour du repas du soir, continuaient de cingler le jeune homme enfermé, plus virulent l’un que l’autre. Dans la minuscule pièce qui lui servait de cage, Paul enfonçait avec force ses doigts dans ses oreilles pour se couper de ces bruits horrifiques. Il souhaitait ardemment pouvoir déchirer ses tympans et crever son cerveau. Il aurait tout donné pour être plongé dans un silence serein, quitte à avoir de la cervelle dégoulinante sur le plancher. Imaginer ses orifices vomir du sang l’apaisait. Au fond, peut-être était-il réellement fou. Peut-être qu’il avait perdu la vérité.

Qu’importe.

Dehors, la nuit étendit ses ombres sur le monde, indifférentes aux affres humains et à la souffrance d’un homme qui se savait de trop.

**

– Il paraît qu’il regardait les étoiles, sans bouger.

– Pourtant, moi on m’a dit qu’il ne faisait rien de mal et que ….

– Ça suffit, coupa un troisième homme dont les chaussettes étaient accrochées à ses oreilles, les commérages vont finir par dévorer vos entrailles ! Paul est fou, un point c’est tout ! Laissez-le tranquille, avec vos mots.

L’orateur dépassait son public d’une bonne tête et ses yeux sombres suffirent pour faire taire les quolibets. Il les regarda s’éloigner, titubant comme des ivrognes du matin. Il était préoccupé par ce qu’il avait entendu, par ce qui avait faillit jaillir des lèvres de l’inopportun. Il fallait que le secret reste dans l’antre de son crâne, bien dissimulé sous ses boucles d’ébène emmêlées par le vent de la vallée. Néanmoins, leur village était trop petit et les langues se déliaient avec la vivacité d’une couleuvre. Bien qu’enfermé, Paul continuait de se révolter contre l’ordre établit. Pourquoi n’était-il pas normal, comme les autres ? Cette pensée tracassait Yves alors que ses deux pieds gauches frappaient le pavé pour rentrer chez lui. Il passa devant la maison des Crols. De violents cris résonnaient derrière les miteux volets rose pâle. Yves pouvait entendre une femme et un homme à l’élocution gutturale et mal assurée. La voix de Paul, même nimbée de douleur, était aussi claire qu’une rivière, survolant la crasse vocale de ses parents. Il était vraiment étrange comme garçon. Cela ne pouvait durer, sans quoi la paix sociale qu’il avait construite pour son village se déliterait. Quelle logique pourrait alors croître ? Celle des arbres bien taillés ? Yves en frissonna de terreur. Ses yeux accrochèrent la porte dégradée de la maison qui offrait une bien maigre protection, tant à leur vie privée qu’à leur sécurité … L’homme se reprit, quelque peu horrifié que de telles pensées puissent serpenter dans son esprit. Son front se barra d’une ride inhabituelle de réflexion. Une solution tentait timidement de s’imposer à lui, brisant les carcans de son dilemme. C’était de la faute de Paul tout cela, les cris, son égarement, les ragots … D’un geste de main désarticulé il chassa ces pensées compliquées et tendit l’oreille vers le chahut de la maisonnée.

**

Le soleil levant illumina peu à peu le petit village niché au creux de la vallée. Personne ne s’était éveillé et la bave coulait encore sur les visages relâchés. Seul Yves avait les yeux grands ouverts sur le monde, tellement fixes qu’ils en paraissaient inanimés. Il s’était noyé sous la pile de couvertures en laine, si chaudes qu’il transpirait à grosses gouttes. Mais il se fichait de la chaleur puisque grâce aux lourds tissus, il pouvait fuir la vision de ses mains rougies et encore dégoulinantes.

C’était de sa faute aussi, il aurait pu être normal, comme lui.

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  1. Je lis ce que tu écris, souvent, même silencieusement, je suis curieuse de lire la suite, mais là…. Là j’avoue que non, et je suis contente de le lire au petit matin, et non le soir avant de me coucher. (comme quoi, si ça m’impressionne de cette manière, c’est que c’est bien écrit !)

  2. Même si je n’aime pas trop le prénom « Yves » : Waoh ! Quel texte ! La première partie, surtout, tellement vraie et sincère ! Bravo, c’est un très bon texte !

Bla ? Blablabla !

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