Le chant du vieux fou (VIII)

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Comme chaque semaine, je répond présente au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.  Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, avait ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.

**

Morgane s’éveilla le lendemain enveloppée par une lumière diaphane, filtrée par le cristal de la brume. Elle ne saurait dire si c’était le crépuscule qui se déployait ou si le soleil s’éveillait en même temps qu’elle. Elle avait dû s’assoupir dans la soirée, sans s’en rendre compte. La jeune femme ne bougea pas d’un cil, laissant l’énergie du réveil se diffuser dans son corps, jusqu’à ses orteils encore plongés dans la terre. Une larme, aussi ronde qu’une perle de rosée, coula sur sa joue sale. Le monde embaumait la fin. La maison était étonnamment silencieuse, sans aucun bruit pour briser le calme de la forêt fatiguée. Elle se leva sans hâte et improvisa un rapide chignon bas, s’aidant d’une mèche pour lier ses cheveux. Elle eut brusquement l’image de sa mère, les yeux rêveurs face à son livre ouvert, raconter qu’elle aurait bien aimé sauvé les bigoudènes du Soir car elle aimait la coiffure que cela créait. Morgane n’eut même pas la force de se demander pourquoi ce souvenir avait éclaté dans son esprit.

Lorsqu’elle passa le seuil de son foyer, une odeur froide l’agressa, surpassant celle des crêpes de pommes de terre cuisinées la veille. Elle trouva ses parents recroquevillés, face à face, les mains liées. Jusqu’au déclin ils étaient restés soudés. Elle découvrit dans leur corps raides l’autre facette de la vie. C’était un prisme qu’elle n’avait connu que pour ses arbres. Une violente vague d’émotions voulait déferler sur elle, néanmoins Morgane resta stoïque. Un éclat, aux côtés de son père, attira son regard. C’était une petite fiole délicatement ciselée, gravée d’un majestueux bateau à voiles. Le polygone de carton qui servait de bouchon avait été lancé au loin, sans doute avec force. Morgane imaginait sans peine la profonde détresse qui s’était emparée de Victor. Malgré sa force, son courage, son entêtement, il n’avait pu une seconde concevoir vivre sans sa femme, sa radieuse Eline. Elle chassa du plat de la main les larmes rebelles qui défiaient son ordre de retenue. Avec des gestes automatiques, elle rassembla quelques affaires dans un sac de toile : les crêpes, quelques radis rabougris, une pomme de terre et son livre sur la légende du Roi Arthur. Elle sortit la sculpture de noyer de son pantalon, la contempla un instant et la rangea avec le reste. Plutôt satisfaite de son paquetage, elle le posa dans un coin et se saisit de la pelle appuyée à côté de la porte. Décidée, ses gestes ne tremblèrent pas. Toutefois, lorsqu’elle sortit de la bicoque, la surprise la figea en statue de pierre. Un jeune homme lui faisait face.

C’était la première fois qu’elle voyait un autre être humain. Elle en était à la fois terrifiée et fascinée. Il était plus grand qu’elle et sa peau était de la couleur de la terre. Ses cheveux noirs étaient longs, d’une finesse remarquable. Ce furent ses yeux qui retinrent toute son attention. Ils étaient légèrement étirés vers les tempes et plus sombres que la nuit. Obnubilée par sa longue observation, elle prit soudainement conscience du loup qui se tenait en retrait de l’inconnu, comme un vigile surveillant les arrières. C’était celui qui l’avait surprise dans la forêt , elle en aurait mit sa main à couper. La blancheur de son pelage rivalisait avec celle de ses cheveux et Morgane fut rassurée de le voir calme, la queue remuant légèrement. Aucune volonté d’agression ne se lisait dans son corps. Grâce au frisson qui parcourut ses bras, elle se rendit compte que le jeune homme la détaillait ostensiblement. Elle rougit de cette intrusion étrangère dont elle ne savait comment se défendre. Elle le vit s’attarder sur ses oreilles et baissa la tête, se souvenant des paroles de son père.

– Je m’appelle Nanouck, déclara-t-il soudain, brisant ainsi le silence qui les avait encerclé.

Elle ne répondit pas, doutant encore des réactions qu’elle devait avoir. Au lieu de s’appesantir en discours qu’il sentait inutiles, Nanouck porta son regard sur la seconde pelle qui était posée contre le mur. Il avait repéré celle que tenait fermement la jeune femme. Ravalant ses larmes, Morgane hocha légèrement la tête. Ensemble, ils se dirigèrent vers un des arbres malingre qui vivait près de la maison. Ensemble, ils creusèrent, sans un mot, assez longtemps pour que leurs muscles leur fassent mal et que la fosse soit assez profonde pour y glisser le couple d’amoureux. Il leur fallut encore plusieurs coups de pelle pour rabattre la terre sur les visages figés.

Nanouck s’assit dos contre l’arbre, contemplant la butte de terre fraîche abritant le dernier repos d’inconnus. Le loup était resté à distance, comme s’il avait comprit le besoin d’isolement de la jeune femme muette. Morgane alla chercher le seau d’eau qu’elle avait puisé la veille, accompagné de deux petites coupelles. Elle s’installa à ses côtés et se détendit instantanément lorsque les gouttes froides touchèrent ses lèvres. Elle ferma les yeux, l’esprit déchiré par un dilemme qu’elle ne savait résoudre. Le voulait-elle réellement ?

– Je m’appelle Morgane, déclara-t-elle finalement.

– Où vas-tu ?

– Je ne sais pas, admit-elle. Là où il y a d’autres humains histoire de rentrer dans un groupe … une famille.

Sa voix chevrota sous l’hésitation qui envahissait son corps. Il ne lui fallut qu’un bref instant pour retrouver un masque impassible, ce qui impressionna beaucoup Nanouck. Elle venait d’enterrer des proches, certainement ses parents, et elle lui parlait d’une voix neutre de choses terriblement pratiques comme le besoin de nourriture ou de sécurité. Il prit conscience qu’elle ne connaissait rien du monde hormis cette pathétique forêt. Elle fut gênée par ce regard clair qui lui renvoyait avec force son ignorance.

– Je connais un peu le monde, j’ai lu des livres, tenta-t-elle de se justifier, drapée dans sa fierté.

– Des quoi ?! Rétorqua Nanouck.

Elle alla chercher le livre de légende glissé dans son paquetage pour le lui montrer et en échange il lui montra ses dagues. Elles rappelèrent à Morgane les histoires de pirates que sa mère lui racontait lorsqu’elle voulait s’évader de la terre. Elle examina les gravures étranges qui s’épanouissaient sur les pommeaux.

– Plus que les lignes étranges que tu transportes, tu auras besoin de ça pour survivre.

Elle resta stoïque et silencieuse en regardant l’arme qui lui tendait.

– Voyage avec moi, et avec Amarok.

Cette proposition vertigineuse qu’il lui souffla à mi-voix lui donna le tournis.

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