Le chant du vieux fou (IX)

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Comme chaque semaine, je répond présente au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, avait ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc.

***

Morgane reste murée dans son silence. Les secondes passaient et les yeux de Nanouck ne cillaient pas. Elle ne voulait pas baisser le regard et son corps entier semblait se révulser contre l’apparence calme qu’elle lui imposait. Et lui attendait, dos contre l’arbre frêle, entouré par son loup blanc, Amarok, et son sac de voyage. En toute vraisemblance, il pourrait rester ainsi des siècles, brisant l’horloge de l’éternité et domptant cette temporalité qui angoissait la jeune femme. Elle devait prendre une décision, dans ce laps de temps précis, elle ne pouvait l’éviter.

Soudain, Nanouck bougea, tendant la main vers son sac de toile pour y saisir quelque chose. Morgane ne savait si elle pouvait être soulagée de la fin de cette interminable parenthèse. Abandonnerait-il sa question ? Serait-il capable de partir sans se retourner, l’oubliant derrière lui ? Avec ce même acharnement patient, il la tira de ses digressions mentales pour lui montrer un vieux papier abîmé et jaunit.

– C’est une carte, précisa-t-il, et tout cela représente la Terre.

Elle le regarda, troublée. Comment un tel simulacre pouvait-il représenter le monde ? Comment en connaissait-il les limites et les contours ? Était-elle donc sotte à ce point ? Le jeune homme continua sa présentation, ne devinant nullement l’ébranlement de son amie malgré les larmes qui perlaient à ses yeux. Il lui expliqua que c’était une copie qu’il avait faite de mémoire, reproduisant fidèlement ce que ses parents lui dessinaient lorsqu’il était enfant.

– Et comment tes parents pouvaient-ils savoir ?

Sans le vouloir, la voix de Morgane s’était empreinte de la dureté de la pierre. Ce fut au tour de Nanouck de se plonger dans le silence, une drôle de lueur dansant dans son regard sombre. Finalement, la jeune femme se dit qu’elle n’aurait pas à trancher sur sa question, il partirait de lui-même, excédé par son comportement. Il l’abandonnerait. Pourquoi en était-elle aussi triste ?

– On est dans l’Allier, finit-il par reprendre, le doigt perdu sur la carte. Et moi je vais dans le Sud.

– Je viens.

Les deux comparses furent aussi surpris l’un que l’autre. Ce n’était pas véritablement Morgane qui avait parlé, ils le savaient. Sa voix avait sonnée plus roulante, plus succulente à l’oreille. Un drôle d’instinct avait traversé les frontières de son esprit prudent et avait apparemment pris le contrôle. Elle se résigna face à cette mystérieuse rébellion et se leva pour récupérer le sac qu’elle avait préparé.

Ils partirent rapidement. Morgane n’eut pas un regard en arrière, ni pour la motte de terre, ni pour les arbres, ni pour la maison. Ses yeux restèrent fixés sur le déhanchement souple d’Amarok qui ouvrait la voie. Au fur et à mesure de leur avancée, la forêt s’éclaircissait et les rares se firent de plus en plus rares. De rachitiques ils étaient passés à effondrés, comme si supporter leur poids était devenu impossible. La brume les accompagnait religieusement, sans fléchir, leur dissimulant les rares points d’eau. Il fallait toute l’adresse de Morgane, qui avait été élevée dès la naissance à distinguer les renflements du sol, pour ne pas les rater. Cette dernière parlait peu, n’osant pas s’ouvrir à cette altérité inconnue qui avait déboulé dans son existence. En réponse, Nanouck parlait pour deux, à la fois ravit d’avoir de la compagnie et gêné par le silence qui s’était instauré. Elle ne cherchait pas à poser de questions personnelles et il en fut soulagé.

Tout en dégustant une crêpe de pommes de terre, son nouveau péché-mignon, il se mit en tête de lui décrire le monde qu’elle allait rencontrer. Nulle gourmandise ou dragée ne l’attendaient au-delà des chemins, c’était avec violence qu’elle allait découvrir ce qui se cachait derrière les limites de sa bicoque. Les gens de leur âge étaient rares, les enfants mourraient vite asphyxiés par la brume rampante ou asséchés par le manque d’eau. Les rassemblements humains étaient rares et encore plus rares ceux qui, comme elle autrefois, s’étaient installés à un endroit précis. S’enraciner comme les arbres c’était mourir avec eux. Morgane frémit en entendant son inflexibilité sur ce qu’il considérait être une condamnation à mort. Jugeait-il ses parents, derrière les mots qu’il lui envoyait ? Néanmoins, ce fut lorsqu’il expliqua que la mobilité des êtres humains était insufflée en grande partie par une quête qu’elle fut le plus surprise. Nanouck eut le plus grand mal à retenir ses ricanements. Les yeux verts de Morgane ne révélaient pourtant qu’un simple désir de comprendre ce qui lui échappait et il sentait que ce serait une bêtise de se moquer d’elle. Elle ne s’était pas arrêtée pour poser sa question, à peine si son pas avait été troublé par sa étonnement alors que Nanouck avait faillit trébucher et s’étaler de tout son long.

– On dit qu’il existe une ville, une village magique bercée par un miroir d’eau infini …

– Pourquoi ne pas simplement se fier à la carte ?, coupa Morgane.

– La carte ne l’indique pas.

– Alors elle ne sert à rien.

La logique implacable de la jeune femme manqua encore une fois de le faucher dans son élan. Il eut furieusement envie de se moquer d’elle en réponse, notamment pour son ignorance. Il chassa rapidement la pique de sa compagne, reprenant contenance et reprit le fil de son récit. Il décrivit cette cité mystérieuse comme habitée pas les êtres les plus beaux et les plus intelligents du monde. Là-bas, la brume ne voilait pas le cil et les couleurs y étaient aveuglantes. Ces êtres entourés par la clarté la plus pure préservaient l’ultime souffle de la Nature moribonde entre leurs mains douces. Protégée par ces hommes et ces femmes à l’égal des dieux, elle attendait ses filles et ses fils à qui elle avait donné la vie lors de son dernier hurlement de souffrance.

Morgane remarqua alors que Nanouck, à l’instar de sa mère, parlait de la Nature comme d’une femme insaisissable, cloîtrée et mélancolique. Qu’en était-il vraiment ?

– Et toi, déclara-t-il d’une voix étonnement solennelle, tu es l’une de ses filles. C’est évident.

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  1. Bravo ! J’apprécie de plus en plus tes personnages. L’histoire est elle-même « succulente » ^^

    (par contre, petite faute de frappe, à la fin du paragraphe qui commence par « Tout en dégustant une crêpe de pommes de terre », tu as écrit « Nanoucl » à la place de « Nanouck » 😉 )

    Hâte de savoir la suite ! Encore bravo !

  2. Vraiment de plus en plus intéressant cette histoire ! Je suis toujours aussi attachée à Morgane mais ce petit Nanouck à son charme, il faut l’avouer !! Vivement la suite…

  3. Pingback: Figé | Désir d'histoires

Bla ? Blablabla !

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