Le chant du vieux fou (X)

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Comme chaque semaine, je répond présente au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc.

**

La sentence de Nanouck l’avait hanté tout le jour, rongeant son cerveau aussi facilement qu’une hallebarde en fer percerait sa chaire. Sa faiblesse en était écœurante et la nausée honteuse l’avait traquée à chaque pas. Le silence s’était donc naturellement installé, envahissant le moindre espace entre eux.

Ils avaient accueillit la nuit tombée avec soulagement tant leurs corps et leur esprit réclamaient du repos. La température avait rapidement chuté, éloignant l’atmosphère moite et chaude que la brume distillait. Joueuse, elle dansait éternellement sur l’horizon et contrôlait la météo selon son bon plaisir, au détriment des pauvres créatures qui erraient en son sein.

Ils allumèrent rapidement un humble feu, avec l’aide de quelques brindilles fines comme le vent. Après une bouchée de nourriture, Nanouck tourna le dos à Morgane et se roula en boule pour conserver un peu de chaleur que la nuit allait lui voler. Amarok était allongé entre eux, sa tête oscillant entre son maître et la jeune femme. L’intelligence qui brillait dans ses prunelles continuait de suspendre Morgane, la mettant quelque peu mal à l’aise. Pouvait-il percevoir la douleur lancinante qui se frayait en elle ? Les paroles de Nanouck l’avaient bouleversé plus que de raison et elle peinait à garder son impassibilité. Une fille de la Nature. Le souvenir d’Eline éclot dans son esprit en même temps que ses larmes débordèrent doucement de ses yeux. Elle lui manquait terriblement. Jamais elle n’avait eu peur des mystères et elle aurait eu les réponses pouvant chassant son vague à l’âme. Sans elle, combien de temps la dépression nuageuse hanterait son crâne ? Serait-elle aussi persistante que la brume ? Comment surmonterait-elle le futur ?

Amarok bougea alors, comme en réponse à ses cris muets. Il vint se blottir contre elle et posa sa tête sur son épaule. Un gémissement profond, rauque, semblant naître des entrailles même de la Terre s’échappa de sa gorge. Elle sécha ses larmes dans sa fourrure et le caressa. Elle sentait le cœur du loup battre, vibration hurlante de vie qui parcourait son corps avec une vitesse folle. Du bout des doigts, elle pouvait suivre les contours poitrail, fascinée par la puissance endormie qu’il recelait.

– Il t’aime bien, constata Nanouck.

– Comment le sais-tu, demanda-t-elle nullement surprise par le réveil de son ami.

Morgane leva la tête des poils chaleureux d’Amarok et croisa les yeux sombres du jeune homme. Il était déterminé, sûr de lui. Une aura de force tranquille émanait de lui et pourtant elle ne pouvait s’empêcher d’être méfiante. Ses yeux en amande et son teint hâlé étaient si différents de ses caractéristiques physiques qu’elle ne savait comment se comporter.

– Qui es-tu ?

– Enfin tu oses.

Le visage de Nanouck s’illumina d’un sourire que les faibles flammes du feu mirent en valeur. Il resta allongé sur le dos, le regard perdu vers le ciel à tout jamais fermé.

– Je viens de loin, de très loin, au-delà même de l’océan putride qui s’étend au Nord. Mon pays est celui des glaces éternelles et avant, on voyait le soleil darder avec passion ses rayons ardents sur les étendues blanches et immaculées, créant les plus magnifiques des arc-en-ciel au monde. Et puis tout a changé, brutalement, au beau milieu d’une journée calme.

Devant l’air interrogateur de Morgane, il lui précisa que cet épisode correspondait à son Soir à lui, que les heures n’étaient pas identiques partout. La jeune femme fut plongée dans une profonde perplexité mais n’osa pas creuser davantage la question.

Les yeux voilés, Nanouck lui restitua le récit de ses parents : des champignons orangés avaient fleurit sur l’horizon, la Terre avait violemment tremblé, comme si le monde avait souhaité se renverser et se déverser dans les étoiles. Sa mère était enceinte de lui à ce moment-là et par miracle elle survécut, et lui aussi. Sa grossesse avait prit fin quelque mois après. Avec des sentiments mitigés, entre soulagement et inquiétudes, le couple avait élevé Nanouck dans ces nouvelles conditions difficiles. Plus il grandissait, plus la glace fondait et se noircissait, se transformant en torrent de boue qui avalait les siens.

– Enfant, je croyais que c’était de ma faute, articula-t-il, que le Grand Esprit nous abandonnait peu à peu à cause de moi. Je crois que d’autres membres de la tribu partageait ces pensées. J’étais le seul bébé qui avait survécu. Après une de mes balades solitaires, j’ai trouvé un louveteau, seul lui aussi, blessé et terrifié. C’est comme ça que j’ai rencontré Amarok.

Morgane imagina avec émotion un garçon aux joues rondes, seul, au milieu d’une terre qui se mourrait, accompagné d’un louveteau malingre.

Il continua sans s’arrêter, comme si sa compagne n’existait plus, racontant cet or blanc qui disparaissait et la baie qui débordait, plus puante jour après jour. L’océan ne ramenait plus de poissons mais de la poussière qui brûlait les corps. Même quand ses parents moururent, il resta sur sa terre. Il lui fallut enterrer le dernier membre de sa tribu pour prendre la décision de partir, l’âme écartelée. Sans Grand Esprit, sans neige, sans tribu, un inuit n’est rien, encore plus s’il n’a pas prouvé qu’il était un homme. Nanouck n’avait que treize ans et l’innocence de l’enfance. Il avait survécu, Amarok également, et toute sa vie il porterait le poids de l’abandon de sa patrie.

Parler l’avait profondément remué et il ne retenait pas ses larmes, il ne les cachait pas.

– Tu sais, je crois que toi aussi tu es spécial.

Un léger rire bondit de sa gorge en réponse et les mots de Morgane lui permirent de tarir sa peine pour aujourd’hui.

– Je ne sais pas. Je ne suis qu’un homme des neiges d’après les cons que j’ai croisé.

Il souriait de toutes ses dents, comme si les insultes qui dansaient dans ses souvenirs ne l’avaient pas atteint. Et pourtant, Morgane en était persuadée, si elle était une fille de la Nature, alors il était son frère. Orphelins, une autre mère les attendait, quelque part, et elle avait besoin d’eux.

Tout deux devaient tourner la page.

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  1. Waoh. C’est poignant ! Si je n’étais pas déjà convaincu, eh bien là je le serais. Cette histoire est de plus en plus intéressante ! On a envie de savoir la suite, de tout dévorer. Bravo, en tous les cas, pour ce chapitre.

  2. Pingback: Dépression à venir | Désir d'histoires

Bla ? Blablabla !

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