Le chant du vieux fou (XII)

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Chaque semaine je participe au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décide de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

**

Plus Nanouck dansait, plus la terre tremblait et plus les hommes hurlaient. Davantage inquiète que terrorisée par ce mystère, Morgane s’accrocha aux poils laiteux d’Amarok en se demandant comment le jeune homme pourrait s’en sortir. Tout autour d’elle bougeait et le mouvement rendait le ballet encore plus imperceptible, déjà presque invisible à cause de la faible lumière et de la brume entêtante. Elle se réjouit d’être à genoux et non debout à lutter pour garder son équilibre.

– Ca recommence ! Ca recommence !, réussit à articuler l’un des intrus tombé au sol.

Soudainement, le loup fila entre les doigts de la jeune fille et se mit à danser lui aussi. Morgane était figée, incapable de cerner le secret qui unissait les deux compagnons. Malgré les cris de terreur des vagabonds, le spectacle avait quelque chose de féerique. La peau matte de Nanouck mêlait ce qui ne pouvait être mélangé : le corps du loup, vivant, fringuant, étincelant et la brume insidieuse, cotonneuse et mortelle. Les blancs s’unissait grâce au chef d’orchestre, le visage plus dur que jamais. Un sentiment étrange et inconnu la détacha de sa contemplation. Il s’étirait dans son cœur et manifestait son existence. Main sur la poitrine, la jeune fille ne put résister bien longtemps à cet appel envoûtant. Ses barrières mentales se brisèrent et laissèrent échapper une libération de joie qui s’empara du moindre atome de son esprit.

Ses sens semblaient avoir été démultipliés et aiguisés. Elle sentait tout ce qui l’entourait : le mouvement presque indécelable du vent, le bruit des pas sur le sol et surtout le bonheur incommensurable de la Terre, heureuse de trembler, de vivre, de se révolter. Morgane percevait sa délectation au contact du sang de l’homme qu’Amarok avait égorgé. Il s’épanouissait dans ses entrailles, représentant le dessert tant attendu après des années de disette gourmande.

Alors que le sol continuait sa gigue, Nanouck se battait avec l’un des intrus aussi facilement que si le calme avait régné.

Morgane, encore surprise par la connexion mentale qui semblait s’être opérée, ne put que rester immobile, même en constatant que le dernier des hommes rampaient vers elle. Galeux et rongé par les puces, il s’avançait vers elle, sa figure sale déchirée par un rictus méprisant. Il venait un poignard à la main et nulle difficulté à deviner ce qu’il allait en faire : il allait la tondre, la dépecer et la dévorer.

Malgré l’aversion que provoquait la vision du parasite rampant, Morgane sentit un calme olympien s’emparer d’elle. Les battements de son cœur s’apaisèrent et son corps cessa de trembler. Mue par un instinct qui la dépassait, elle plongea ses doigts dans la terre sèche et abandonnée, s’écorchant la peau contre les petites pierres enterrées. Un bruit sourd, différent du tremblement insensé qui durait depuis quelques minutes déjà, résonna sous leurs pieds. Son agresseur stoppa son avancée, la bouche déformée par le dégoût en contemplant cette jeune femme qui était, il y a encore peu de temps recroquevillée de terreur, lui faire face avec des yeux terrifiants. Le vent s’était levé, faisant bondir les cheveux blancs de Morgane qui semblaient à présent étinceler de milles feux. La brume vint s’enrouler autour d’elle, jouant dans sa chevelure indomptable, créant un effet mystique inattendu.

Des racines sortirent brutalement de terre et se ruèrent vers l’homme qui lui faisait face. Ce dernier hurla à s’en briser les cordes vocales, les yeux révulsés par la folie de ce tableau dément. Les lianes végétales attrapèrent le corps désarticulé par la terreur et le broyèrent avec force. De morbides craquements retentirent et les cris moururent aussitôt.

Leur méfait accomplit, dégoulinantes de sang, les racines s’effacèrent avec une lenteur lancinante. En dépassant Morgane, l’une d’elle se dressa pour lui toucher la joue. C’était profondément tendre, un geste que Morgane sentait intensément amical. Livide, incapable de se mouvoir, elle les regarda replonger dans leur foyer. Son regard se dirigea vers ses propres mains, toujours plongées dans la terre. Encore sous le choc, elle fut incapable de mobiliser sa raison pour effectuer des liens de causalité. Elle était dépassée. Elle se rendit doucement compte que le monde s’était autour d’elle s’était tu. Levant la tête, elle vit que Nanouck avait arrêté de danser. Le dernier homme debout la regardait avec des yeux luisant de répulsion et d’écœurement. La décharge de haine la fit chanceler.

– Saleté ! Monstre ! Crève ! Toi et tes chev …

Il ne put finir sa phrase car au même moment, le jeune homme s’était glissé derrière lui et, avec un geste expert et ferme, lui avait tranché la carotide. Avec de désagréables bruits de déglution, la dernière brebis égarée de cette funeste nuit chuta à terre. Nanouck frotta ses mains au sol pour les nettoyer, sans un mot.

Le silence retomba au milieu de leur petit troupe, se mêlant avec grâce à la nuit pâle. La terre n’était de plus de la couleur des écorces des arbres, elle suintait d’un rouge odorant et lourd. Face à ce désolant spectacle qui l’avait un moment emplit d’une félicité sauvage et incontrôlable, Morgane se mit à pleurer. De grosses larmes se mirent à couler en cascade sur ses joues sales et elle mâchait ses mots plus qu’elle ne les prononçait. Nanouck s’approcha et la serra contre lui pour la rassurer. Il tremblait également et ses yeux humides trahissait sa douloureuse nervosité. Il cherchait lui aussi à s’apaiser au contact de son amie. Néanmoins, lorsqu’il tendit la main vers sa tête Morgane eut un brusque mouvement de recul et s’éloigna de lui de quelques centimètres. L’image de son agresseur caressant avec douceur ses oreilles la hantait. Le jeune homme parut encore plus triste de sa fuite.

– Je n’ai pas peur de toi, réussit-il à dire, d’une voix bien plus suppliante qu’il ne l’aurait voulu

– C’est de moi dont j’ai peur …

La jeune femme regarda le corps disloqué par les racines, méconnaissable, et un frisson d’horreur la parcourut. C’était elle qui avait fait ? Avait-elle tué cet homme avec félicité ?

Comme si Nanouck avait entendu ses réflexions, il lui parla de la légende de Ahkiyyini le fantôme-squelette dont il pensait tirer son don. Il ne pouvait l’expliquer pourtant séparé par des milliers de kilomètres, son pays natal continuait à vivre en lui grâce à cette danse effrénée qui enchantait le monde jusque dans ses profondeurs.

– Peut-être que ton livre t’apportera les réponses à tes questions. Ou peut-être une autre histoire, enchaîna-t-il en réponse à son silence morose. Je t’aiderais, crois-moi.

Morgane détourna le regard des yeux si clairs et déterminés de son ami. Elle haussa les épaules d’un air désabusé et sécha rapidement ses larmes. Qu’importe les mots, son acte ne pourrait être gommé et resterait gravé dans sa mémoire comme une injustice. La joie sauvage qu’elle avait ressentit tantôt n’était pas la sienne.

– Je ne sais pas si je veux savoir, murmura-t-elle enfin.

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  1. Pingback: Bleu du bonheur (extrait VII) | Désir d'histoires

  2. Complètement dingue cette aventure, c’est tout simplement incroyable ! Très perturbant ces racines qui sortent de terre et qui repartent en faisant une petite caresse à Morgane…
    Tes deux persos sont vraiment très touchants, surtout à la fin…

  3. Le début, on dirait du Nausicaa avec de la douceur et la féérie. Après ça tombe dans le normal des romans post-apocalyptique. Nanouck, Amarok : c’est des noms esquimaux, non? J’attends la suite – voir les précédents aussi je dois.

  4. C’est un texte qui emmène ailleurs et, en même temps, il y a un peu du voyage chamanique qui ramènerait alors à un combat intérieur entre des forces obscures internes.
    Chouette !

Bla ? Blablabla !

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