Le chant du vieux fou (XIII)

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Chaque semaine je participe au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décida de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

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Morgane était épuisée par cette marche éternelle à laquelle ils étaient soumis. Le temps n’avait plus aucun sens, il n’était plus précieux mais destructeur, si solide qu’il abaissait leurs épaules sous son poids. Nanouck était également miné et n’arrivait à tenir que deux discours : son conseil de pratiquer des encoches dans l’arc pour compter les jours et son désir vain de posséder un cheval. Amarok tournait alors sa tête interrogatrice vers lui. La jeune femme était fatiguée qu’elle n’était pas irritée par ses répétitions lancinantes et démoralisantes, c’était à peine si elle les entendait. Elle avait assez à faire avec son propre esprit qui la harcelait d’images de leurs échauffourée avec les intrus. Cette étonnante caresse des racines, bouillonnante d’émotions, était ce qui la troublait le plus. Comme l’expliquer ? Grâce au recul qu’elle avait pris sur la situation, elle avait pu identifier ce qu’elle avait violemment ressentit cette soirée-là : un profond amour envers elle, qui la transperçait encore avec la force d’une lance, et également une grande souffrance, intolérable, infinie et sans limites. Morgane ne savait pas comment verbaliser cette analyse ni comment le partager avec son ami et pourtant cela l’obsédait. Elle avait l’intime conviction que ces racines décharnées avaient réagis à sa présence et, par un miracle mystique, lancé leur appel au secours.

Perdu chacun dans leurs pensées, ils faisaient pâle figure. Abattus, amaigris, ils ne marchaient plus, ils erraient et perdaient toute notion d’écoulement du temps. Ils suivaient mécaniquement la démarche du loup qui ouvrait la voie, reniflant les chemins pour vérifier qu’aucune mauvaise surprise ne s’y trouvait. Malgré sa réserve et ses pattes douloureuses, il était toujours présent pour un coup de langue amical ou une caresse réconfortante. Ils remarquaient à peine, à travers la brume, les modifications du paysage. Les arbres, déjà rares dans l’Allier, étaient presque inexistants. Seuls subsistaient quelques buissons asséchés et minuscules, ainsi que des rocs affûtés qui déchiraient leur horizon visuel. Ils suivaient toujours cette étrange ligne de goudron, qui serpentait dorénavant aux côtés d’un fleuve immobile. La carte de Nanouck le nommait Rhône mais Morgane se méfiait de ce bout de papier peu précis. Elle préférait contempler leur nouveau compagnon muet, d’un noir intense et semblant plus dur que du fer. Difficile d’y imaginer une vie.

A mesure qu’ils avançaient, ils traversaient de plus en plus de ruines abandonnées. De sa voix éraillée par le silence et la soif, Nanouck l’informa que la majorité des villes du pays étaient ainsi : éventrées, mortes, recouvertes d’une poussière qui n’avait pas bougé depuis vingt ans, à peine dérangée par la brume persistante. Qu’importe les cités, Morgane y retrouvait les mêmes carcasses de ferraille, des fantômes de vêtements et des maisons brisées. Rien de particulier n’attirait leur regard, les engluant d’autant plus dans leur errance morbide. En outre, Morgane avait l’impression d’étouffer loin de sa montagne, son chêne et sa forêt d’arbres maigrichons lui manquait au milieu de cette désolation inconnue.

Subitement, une ville plus grande que les autres sembla surgir de terre devant eux, frappant leur morosité de plein fouet. Subjugués, ils accélérèrent le pas pour arriver plus rapidement à ses abords. Leur langues se déliaient enfin et tout deux déclinèrent leurs hypothèses. Ils devinaient que cette ville avait du être étendue et belle, qu’elle avait été tel un diamant malgré l’unique subsistance, aujourd’hui, d’un mur instable qui semblait faire le tour de son cœur. Nanouck touchait les pierres du rempart avec gourmandise, fasciné par orfèvrerie et la délicatesse qui s’y dessinaient. Amarok les reniflait avec circonspection, cherchant quelque chose qui échapperait à ses camarades humains. Morgane aurait voulu les rejoindre mais elle avait été happée par la vision du palais fragile qui dominait les alentours. L’émotion lui serra la gorge à mesure qu’elle détaillait la tour à moitié effondrée que laquelle résistait un piédestal en carbone doré. Quelle statue y avait trôné ? Avait-elle été simple ou couverte de gemmes ? Morgane se rappela alors des paroles de sa mère : l’oubli nous tuera. Elle se rendit compte avec douleur qu’elle ne connaîtrait probablement jamais l’histoire de ce palais et de cette ville qui l’attirait malgré les décombres jonchant les environs.

Nanouck l’avait rejoint, silencieux afin de respecter le recueil de son amie. Aucune émotion particulière ne le saisit en contemplant cet ancien joyau déchu, il était bien trop dévoré par la curiosité, pourtant il patienta. Lorsqu’elle tourna ses yeux tristes vers lui, il lui décocha un sourire léger qu’il espérait être réconfortant. Elle lui attrapa le bras en réponse et, serrés épaule contre épaule, ils continuèrent leur exploration solennelle.

Un bruit sourd gronda soudainement haut dans le ciel, étouffé par le poids de la brume. Le corps de Nanouck se tendit lorsque de petites gouttes d’eau acides tombèrent sur sa peau. Il regretta son erreur de débutant de n’avoir sut sentir la pluie arriver. Amarok glapit au contact de cette eau qui brûlait le bout de ses poils.

– Vite, il faut s’abriter !

Toutefois Morgane ne l’écoutait pas, elle s’était détachée de lui pour se pencher sur une fleur solitaire. La jeune femme était hypnotisée, comme en transe en voyant cette fine tige sortir de la terre malade. D’un rouge vif, elle semblait hurler au monde l’existence de sa délicate vie. Nanouck se glissa à ses côtés, n’osant ni réitérer son conseil ni rappelle que cette fleur ne survivrait peut-être pas à la pluie dévastatrice. Il lui saisit la taille, pour lui impulser un mouvement de repli cependant Morgane ne pouvait détourner le regard de cette apparition végétale qui ressemblait étrangement à sa sculpture de noyer. Était-ce une simple coïncidence, le hasard de trouver sur sa route le modèle qui avait inspiré l’œuvre ? Le loup bondit soudainement en arrière et dévoila ses crocs.

– La cueillez surtout pas, lança une voix féminine qui les fit sursauter, c’est une battante, elle survivra à la pluie acide.

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  1. C’est vrai, c’est très visuel. Tes descriptions sont très précises et nous transportent dans un univers inconnu et sombre.L’apparition d’un nouveau personnage vient une fois de plus titiller notre curiosité. C’est une bonne idée…

    • Merci beaucoup 😀 Je suis contente que vous arriviez à voir, visualiser, c’est toujours un point qui me fait un peu peur ! En tant que lectrice je suis peu visuelle par exemple, je préfére les longues descriptions d’ambiance que les longues descriptions de paysage/de gens/d’architecture (la raison qui fait que Tolkien et moi on est pas copains, malgré mon amour pour son univers :D)

  2. Pingback: Bleu du bonheur (extrait VIII) | Désir d'histoires

    • Il est vrai que certaines fois les mots sont compliqués à caser, notamment quand l’univers qu’il porte est en inadéquation totale avec le mien ! Par exemple, avec toute la bonne volonté du monde, placer bisounours a été impossible dans un texte précédent ! Et j’ai eu beaucoup, beaucoup de mal à placer bigoudène, une fois.

  3. De plus en plus intriguant et bon suspens ! Avec une réflexion, en filigrane, sur l’oubli… C’est génial. (Petite faute de frappe, avant-dernier paragraphe : « son erreur de débutant de n’avoir sut sentir la pluie arriver », c’est « avoir su ») Et ce personnage mystérieux, qui apparait comme ça… On a envie de savoir qui c’est ! Bravo !

    • Moins qu’une faute de frappe c’est réellement une faute ! J’ai de gros soucis avec mes participes passé, malgré de nombreux années de tentatives d’intégration ! Merci pour la note en tout cas, il faut que je corrige ça 😉
      En tout cas, merci encore pour ta fidélité 🙂

  4. Pingback: Une histoire d’écus… | Sauter dans les flaques

  5. Pas mal du tout, j’adore les histoire ambiance fin du monde, pluies acides et champignons atomiques où vénéneux. dis y’aura des robots homicides dans ton histoire ? hein ? hein ?
    Il ne me reste plus qu’à lire les 12 prems…

  6. Au milieu de ce qui semble du funeste et désespéré, une frêle fleur qui est un rappel d’une création sculptée… Et qui survivra à la pluie acide…
    Un monde rappelant cruellement un autre, mais lequel ?

Bla ? Blablabla !

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