L’énigme du siècle

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Ondine était assise sur sa chaise de bureau, le buste rejeté sur le dossier. Les yeux au plafond, concentrée, la mâchonnait ses courtes mèches rousses qui lui barraient le visage. Une feuille lui faisait face. Orgueilleuse, elle la défiait de son blanc immaculé et vertigineux, semblant rire de son désemparement. La jeune femme devait rendre un article traitant de l’Océan demain avant 9h au ministère de l’Histoire Naturelle et elle ne voyait pas comment écrire avec objectivité. Sa seule envie était d’inscrire en lettres rouges et coulants le mot « menteurs ». Ou « assassins », ou encore « bandes de cons » mais c’était là bien trop polémique pour ses frêles épaules de solitaire.

En soupirant, Ondine jeta un regard au travers de la fenêtre de son salon. De là, elle avait une vue merveilleuse sur l’Océan noir, profond et inviolable. Cette vision la mit au bord des larmes et, fébrilement, elle se saisit de son stylo bic. Il fallait, elle le sentait, qu’elle évacue sa rage, qu’importe que son action soit vaine.

« Les dérives aquatiques, ou comment les êtres humains ont ruiné les océans,

écrit par Ondine Vilemain.

Il est un fait mondialement connu et accepté de nos jours : l’Homme ne va plus sous l’Océan. Y voguer est devenu une épreuve extrême que seuls quelques bateaux coûteux peuvent livrer. L’eau, autrefois claire, épicée et rafraîchissant, est devenue acide et froide. Elle refuse toute présence humaine. Même l’eau des rivières et des lacs est inhospitalière.

Et tout le monde s’en fout.

Est-ce si loin le temps où nous nous prélassions dans l’Océan pour avoir à ce point oublié toute la joie qui découlait d’une bonne baignade ? Depuis quand cela durait ? Trente ans, quarante ans ?

Ma mère fut la dernière océanographe, elle s’est battue jusqu’au bout pour continuer son métier et l’un de ses plus grands défis, son héritage, a été de garder ma conscience allumée. Petite fille, ma mère me montrait des photographies d’archives et mes préférées étaient celles représentant les lagons. Quelle émotion ! Une eau si pure, d’un bleu électrique, qui gardait autrefois des îles maintenant englouties.

Que reste-t-il de cette muraille ? »

Ondine cessa d’écrire, submergée par la force de ses sentiments et de ses souvenirs. Sa mère lui avait transmis sa passion et si elle n’avait pu faire de la recherche son métier, la jeune femme avait décidé de se couper du monde pour s’établir près de l’Océan, miroir indestructible et ravageur. Les gens la traitaient de folle, d’hystérique. Au fond, ils avaient peur d’elle et de sa fascination hors normes pour ce milieu hostile qui la dévorerait aussi facilement qu’il avait détruit des milliers d’autres corps.

Son esprit avait considérablement dérivé et Ondine savait bien que cela ne servait à rien de s’écharner. Elle écrirait cet article plus tard. Elle posa son stylo sur sa feuille noircie d’émotions et de révoltes, abandonnant derrière elle ce travail inachevé. Après avoir attrapé un gilet, elle sortit de sa petite maison pour aller se balader sur la plage. Le vent rugissant faisait voler ses cheveux courts dans tout les sens et elle peinait à garder son champ de vision dégagé. Elle contempla avec un léger sourire son familier tableau lunaire, peint avec la grisaille d’un sable souillé et orné d’un fragile esquif, que la jeune femme avait tant bien que mal consolidé, était couché sur le flanc à quelques mètres d’elle. L’Océan était plus sombre que la nuit. Loin de la grâce et la souplesse qu’il aurait du posséder, la masse d’eau qui lui faisait face semblait plus solide que liquide, comme une immense vague de béton à peine coulée.

Les scientifiques n’avaient jamais pu expliquer cette brusque métamorphose qui avait transformé le visage de la Terre, se perdant en conjecture alliant changements climatiques, pollution ou détérioration délibérée. Certains citaient même Dieu. Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, plus personne ne cherchait. L’oubli avait rongé les esprits et triomphé de la curiosité. L’Océan était comme ça et resterait comme ça, voilà tout.

Soudain, un chant s’éleva dans l’immensité environnante. Surprise, les yeux écarquillés, Ondine fouilla du regard les alentours pour en trouver la source. Elle ne vit rien, rien d’autre que sa plage désolée et déserte. La mélopée résonna de nouveau et elle put cette fois-ci, en tendant bien l’oreille, en attraper quelques mots : « bêche, bêche jolie … radis ». Ondine secoua la tête et laissa échapper un juron. Ces paroles n’avaient strictement aucun sens, son esprit ne pouvait que dérailler et entendre des chimères. Elle fit demi-tour, déterminée à rentrer chez elle. Néanmoins, c’était sans compter sa curiosité dévorante qui la saisit après quelque pas seulement. Elle ralentit sa marche, son ouïe aux aguets. La mélodie envahissait son espace sonore et en se concentrant, elle put enfin percevoir d’où elle venait. L’Océan.

Mue par un violent instinct, elle se rua vers l’embarcation de bois. Les forces décuplées par l’adrénaline, elle le remit sur pieds et, précautionneusement, elle le poussa vers la mer. Un rire nerveux s’échappa de sa gorge sèche. Si quelqu’un la voyait, elle était bonne pour l’internement, à vie, sans retour espéré. Pourtant cette pensée n’entrava pas son geste. Elle mourrait en essayant mais pendant au moins quelques secondes elle serait libérée du poids de ce mystère qui avait alourdit sa vie. Que restait-il sous la surface immobile ?

D’un saut souple, elle bondit dans l’embarcation qui tangua légèrement sous la secousse. Elle se saisit de la pelle en fer qui gisait au fond de la coque et s’en servit de rame de fortune. Elle allait le plus vite qu’elle pouvait, dopée par la peur d’échouer. Elle n’aurait pas de second essai. Elle entendait déjà l’outil se désagréger au contact de l’acide. Il fallait qu’elle soit suffisamment éloignée avant que la coque ne soit trop attaquée et ne cède. Après quelques minutes de bataille, elle lâcha la pelle. Nul besoin de la sortir de l’eau pour savoir qu’elle avait été rongée et détruite. L’acide gourmand commença à s’attaquer aux parois de bois. Ondine eut soudain un haut-le-coeur. Elle se mit à pleurer, s’insultant d’avoir eu une idée aussi stupide. Est-ce comme ça qu’elle changerait le monde ? Avec sa mort ? Le doute commençait à s’emparer d’elle et elle paniquait. Elle ne manquerait à personne. Elle allait souffrir.

« Et de toute façon, se dit-elle, comment être sûre de couler ? Le courant ne me maintiendrait-il pas à la surface ? »

Cette réflexion négative fut celle qui la sauva de l’abandon. Son intelligence vive était appâtée par l’énigme et le peu de temps qu’elle avait à sa disposition pour la résoudre. La jeune femme se rappela alors de l’existence d’une ancre, dissimulée sous la couverture de laine au bout du bateau, reposant là depuis plusieurs années. Avec des gestes précis, Ondine brisa l’attache rouillée et fragilisée qui maintenait le grappin de fer à son embarcation. Tenant avec difficulté sa solution dans les bras, elle s’autorisa à souffler. Autour d’elle, l’Océan s’était quelque peu calmé. Même la chanson avait baissé d’intensité, comme pour respecter ce moment solennel et unique. Un craquement sinistre l’informa qu’il était temps de sauter : l’eau s’infiltrait et le bateau coulait rapidement. Ondine inspira une dernière fois, la poitrine gonflée d’espoir et elle sauta.

La douleur lui déchira le corps. Elle fusait à travers l’eau à une vitesse phénoménale. Elle força ses yeux, qui s’étaient instantanément fermés, à se rouvrir. Le spectacle qu’elle vit la détruisit bien plus que l’acide. Plus aucune trace d’eau autour d’elle, elle filait droit vers ce qui semblait être une terre. Habitée. Quelle horreur abritait donc l’Océan ?

Cette question sans réponse, ce désespoir infini fut l’ultime chose qui marqua la conscience d’Ondine. Son cerveau était définitivement rongé, son corps brûlant se déchiquetait au contact violent du vent et de la pression créés par sa chute.

À terre, une grande et longue femme verte, dont les cheveux noirs cascadaient jusqu’à ses genoux, chantonnait une balade de paysan, une binette à la main. Les paroles moururent dans sa gorge lorsqu’elle vit de drôles d’ombres tomber dans son potager, à quelques mètres d’elle. Elle déposa son outil et d’une démarche gracieuse et lente, se dirigea vers le lieu de l’impact. Ses minces pieds touchaient à peine le sol. Intriguée, elle dévisagea ces étranges déchets qui avaient atterrit sur ses salades. De couleur sombre, mélangeant rouge, blanc et marron, une légère fumée noire et nauséabonde s’en dégageait. La paysanne leva ses grands yeux uniformément bleu vers le ciel sombre, cherchant une réponse vaine dans les bourrasques continuelles qui faisaient vibrer les limites du monde. Elle avait entendu parler de chutes inexplicables par le passé, toutefois c’était rare et cela ne lui était jamais arrivé. Elle haussa les épaules de dépit, cela faisait bien des années que son peuple avait arrêté de chercher pourquoi le ciel autrefois d’un blanc pur s’était obscurcit. Et elle, elle n’était pas une tête brûlée par la curiosité, accepter ce fait lui suffisait.

– Bêche, bêche jolie enfant, reprit-elle en retournant chercher son outil, bêche pour tes beaux radis…

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  1. J’ai lu de bout en bout ton histoire qui dénonce, et pourtant, tes mots m’ont happé par leurs forces, leur poésie. J’aime aussi cette atmosphère étrange et rêveuse, celle d’un conte qui pourtant ne pourrait pas l’être.

Bla ? Blablabla !

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