Le chant du vieux fou (XIV)

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Chaque semaine je participe au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé le monde. Alors que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au cœur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter qu’au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décida de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

*

Morgane et Nanouck découvrirent une jeune femme assise à califourchon sur les remparts, nullement terrifiée par le déluge qui se préparait. Une bourrasque violente s’enroula autour des pierres et ses longs cheveux sombres s’envolèrent dans le ciel. Si l’instant d’avant l’inconnue ressemblait à une simple âme, le vent l’avait métamorphosé. L’instinct de Morgane lui soufflait que sous cette chrysalide délicate se cachait une puissance endormie.

– Je m’appelle Vaiana, cria-t-elle pour couvrir le bruit d’un coup de tonnerre.

Répondant à son sourire franc, Nanouck déclina leur identité et lui proposa de continuer cette discussion à l’abri. La jeune femme descendit du rempart en quelques bonds souples sur des pierres égarées. Son cotillon, quelque peu élimé, ne sembla la gêner dans son acrobatie. Amarok se plaça en tampon entre eux et les deux compagnons suivirent l’étrange demoiselle jusqu’à un éboulis. Les rocs, qui avaient été érigés en défense autour de la ville désormais endormie, s’étaient à cet endroit mêlés aux habitations effondrées. Le hasard y avait créé un renfoncement aussi haut que profond, protégé par la brume opaque, dans lequel ils purent tout les quatre tenir avec aise. À peine à l’abri, la pluie se déchaîna. Entre eux, le silence s’éternisa, les enveloppant de ses ailes légères. Seuls les bruits de toilette d’Amarok rompaient la tension. Vaiana ne quittait pas des yeux Morgane, un sourire au coin des lèvres.

– Pourquoi es-tu si troublée jeune fille aux oreilles pointues ?

La jeune femme essaya bien d’articuler une réponse mais aucun son ne franchissait la barrière de ses lèvres. Elle ne savait pas si elle devait lui faire confiance ou se méfier de cette apparition subite. La peau de son interlocutrice était plus matte que celle de Nanouck et ses yeux étaient également bien plus sombres. D’où venait-elle ? Amarok s’interposa brutalement lorsque Vaiana leva la main dans la direction de Morgane. Les babines retroussées, il montait les crocs.

– Tout doux frère loup !, ajouta-t-elle dans un éclat de rire, les bras bien en évidence en signe de paix. Ton amie possède un objet étrange, une sculpture dont les sanglots emplissent mon univers sonore …

Morgane devait-elle nier ? Elle aurait voulu présenter à l’inconnue un mutisme buté et déterminé mais la simplicité qui irradiait du corps de Vaiana adoucissait ses tourments. Elle l’intriguait. Morgane capitula et sortit de son sac de toile la fleur de noyer. Elle reposait lourdement dans sa main, plus que d’ordinaire. Face au regard limpide de Vaiana, elle rougit. Étrangement, elle aurait voulu lui montrer plus qu’une simple sculpture de pacotille, trouvée dans une forêt mourante. La jeune femme effleura le bois et se figea brutalement, le visage déformé par un rictus de douleur. Des larmes jaillirent de ses yeux écarquillés et ses pupilles étaient complètement dilatées. Morgane et Nanouck s’affolèrent, d’autant plus qu’ils prirent conscience qu’aucune des deux ne pouvaient lâcher la fleur. Morgane tenta d’y arracher sa main mais celle-ci restait collée au bois et elle dut affronter la myriade d’émotions qui se déchaînaient sur le visage de Vaiana. Cette dernière finit par chuter à terre comme une poupée de chiffons, les membres privés de toute force. Ses yeux, tels des papillons tempétueux, s’agitèrent encore quelques instants avant de s’apaiser. Pendant ce temps, Morgane avait rapidement rangé la sculpture loin des yeux. Désarçonnée, ce qu’elle avait toujours considéré comme un trésor oublié se révélait aujourd’hui bien différent.

Lorsqu’elle put de nouveau parler, Vaiana leur expliqua d’une voix rauque qu’il lui suffisait de toucher un objet pour en connaître son histoire. Si elle était étonnée de voir que les deux compagnons ne semblaient pas surpris par la révélation de ses dons, elle ne le montra pas. Nanouck, pour sa part, brûlait d’envie d’en savoir plus mais le regard de son amie le réduisit au silence. Vacillant sous la tristesse que cette annonce avait provoquée, elle semblait également être pleine d’espoir.

– Tu as pu voir mes parents alors ?

– Il y a eu une histoire avant toi, celle d’un vieil homme isolé en haut d’une montagne. Il a été chassé par les siens et a fini sa vie à regarder grandir les villes qui débordaient de luxe et de misère, obnubilées par la quête de richesse. De son perchoir, il voyait ce que tous voulaient oublier et noyer dans des célébrations diverses : la mort de la Nature, attaquée comme lui par une maladie incurable. C’est lui qui a sculpté cette fleur, comme un cadeau, avant de se jeter dans le vide.

Des larmes silencieuses courraient maintenant sur ses joues, troublant à peine son récit. Morgane et Nanouck, estomaqués, n’osaient faire un geste.

– Il croyait en un esprit de la Nature, qu’il voulait protéger. Il voulait, par ce geste, le prévenir. Je … je n’ai pas pu distinguer autre chose. Tout était embrouillé dans une telle douleur. Je me sentais déchirée …

Morgane s’accroupit auprès d’elle pour passer son bras autour de ses épaules. Elle devinait que le saut du vieil homme avait été suivit par le Soir. C’était le monde qui s’était déchiré. Elle sentit Amarok les rejoindre avec son pas aussi doux que la soie. Il posa sa tête sur l’épaule de Vaiana. Nanouck se détendit instantanément, traduisant le geste de son loup comme une preuve de confiance.

– Que faites-vous ici, avec cet objet d’un autre âge ?

Ses pleurs calmés, Vaiana s’était assise en tailleur, à même le sol, invitant d’un geste les deux amis à s’installer aussi confortablement qu’elle. Son apparente neutralité destabilisait Morgane.

– Nous allons vers le Sud, vers une cité mystérieuse où les habitants garderaient en leur sein le dernier souffle de la Nature.

– Vous croyez donc à cette fameuse prophétie arguant qu’il y aurait des fils et des filles de la Nature et que les habitants de cette cité les attendraient pour libérer leur protégée ?

Les deux compagnons étaient incapables de savoir si Vaiana était sarcastique ou si elle-même croyait en ces paroles. Son visage restait impassible.

– Oui. Et quand on constate tes dons, cela ne peut que nous confirmer ce que nous pensions, ajouta Morgane.

La jeune femme éclata d’un rire bref, dénué de toute moquerie. Ses yeux brillaient de sympathie. Loin de les vexer, Nanouck et Morgane en furent rassurés. Après tout, les derniers êtres humains qu’ils avaient croisé avaient tenté de les tuer. Leur hypothèse s’avéra exacte lorsque Vaiana leur proposa de rester dans cette ville pour se reposer, qu’importe si la question du sens de leur quête n’était pas tranchée. Elle n’avait pas rebondi sur la phrase de Morgane, laissant en suspend le fond de ses pensées. Nanouck lança un regard interrogateur à son amie et celle-ci décida, par son silence, de ne pas essayer d’en savoir plus pour l’instant.

– Il existe un petit rassemblement d’humains dans la ville, au pied du palais. Une carcasse d’avion fait également office de dortoir mais je préfère ne pas dormir là-bas, comme dans tout autre débris du temps d’avant. J’ai traversé des villes où des gens âgés dormaient dans des yachts éventrés, en souvenir du fric et du clinquant qu’ils possédaient autrefois. Personnellement, je ne dors bien qu’entourée de vieilles pierres.

– Ces gens, en ville, sont de ta famille ?

– Cela fait bien longtemps que je n’ai plus de famille, répondit-elle avec un sourire déroutant.

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  3. je retrouve avec plaisir Nanouk et Morgane
    Des mots pas faciles avec ton histoire post-apocalyptique (avion, fric, pacotille, luxe) trouvent parfaitement leur place 😉

  4. Pingback: Des mots une histoir 109 | Les facéties de Ceriat

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