Dangereuse insomnie

Par défaut

Chaque nuit, au moment où tel un funambule j’oscillais entre éveil et sommeil, Amanda quittait notre lit. Mon esprit embrumé, déjà en train de s’habiller de rêves, n’avait le temps de formuler des questions qu’il plongeait dans un profond sommeil. Le matin, lorsque je me levais tout engourdi, le doute m’assaillait. Avais-je imaginé le départ de ma compagne ? Avais-je perdu la frontière avec la réalité ?

C’était ainsi qu’Amanda me voyait quand je la rejoignais, flottant dans un caleçon trop grand pour moi, les cheveux en bataille et le regard ailleurs. Son rire éclatant comme un soleil m’éloignait de mes interrogations. Elle m’accueillait à notre table avec cette simplicité qui la caractérisait tant. Éperdu d’amour, je contemplais son visage frais, orné de deux grands yeux ouverts sur le monde. Ces derniers n’étaient pas ombragés par les cernes et elle n’avait jamais les traits d’une femme que le sommeil fuyait lorsqu’elle déposait, face à moi, une pile de pancakes fumants.

– Pourquoi cuisine-tu, m’échinai-je à lui demande chaque matin, notre Serge pourrait le faire.

– Laisse donc Serge reposer ses circuits, répondait-elle invariablement, et laisse-moi cette liberté de cuisiner.

Elle disait ces quelques mots avec son habituel sourire et une âme non-avertie ne verrait qu’une femme un peu fantasque. Néanmoins ce matin-là je perçus une pointe d’amertume au-delà de son sourire. C’était ainsi, chaque fois qu’elle parlait de liberté, son esprit s’envolait loin de moi. Elle me disait souvent qu’un jour, nous serions libres. Elle rêvait d’être une Robinsonne.

– Amanda, il n’y a plus rien à découvrir sur Terre.

– Je sais, soupira-t-elle. Tout est connu. Tout est accessible. Après tout, nous avons déjà visité tout les pays du monde grâce au Transporteur Immédiat.

Amanda n’était pas idiote. Il fallait de l’inconnu pour qu’existe un Robinson. Toutefois cette chimère ne la quittait pas. Quand elle partit travailler, me laissant avec mon petit-déjeuner à peine entamé, je voyais bien que ce désir s’étiolait encore dans son esprit. Tout à ces pensées, je soufflais distraitement sur mon café, songeant au dépit de ma compagne et sur la manière de le chasser.

*

Ce fut la nuit suivante que je compris que mon ressenti de la veille n’était pas une illusion. Alors que je caressais les cheveux d’Amanda, tout éveillé par l’excitation que son corps m’inspirait, le sommeil me tomba dessus avec violence. Je tentais de résister, gémissant presque au milieu des draps. Garder les paupières ouvertes était une torture innommable tant mon corps galopait inexorablement vers la somnolence. La dernière image que je vis fut la silhouette élancée de ma femme qui quittait notre lit sans un regard en arrière. La nuit, alors, me kidnappa.

*

Le lendemain, je ne répondis pas à la chaleur d’Amanda, gardant la bouche close. J’en étais à me méfier d’elle et je restais immobile tandis qu’elle partait les yeux embués. Écœuré, je jetais son déjeuner que je ne pouvais qu’imaginer pourri par ses mensonges. Il me suffit d’un claquement de doigts pour que Serge se mette aux fourneaux, et tant pis pour le manque d’amour distillé dans la cuisine.

*

Le soir venu, je ne me joignis pas à Amanda pour le repas, préférant avaler rapidement une tranche de jambon et un bout de pain. Je n’avais pas desserré les lèvres, portant rancœur à mon épouse. Pourquoi diantre se levait-elle la nuit ? Me tromperait-elle ? Ou bien est-ce que je la dégoûtais tant qu’elle se sentait obligée de fuir mon contact ?

Je montais me coucher après elle, lui tournant le dos et gardant les yeux grands ouverts. Le sommeil ne me ravit pas cette nuit-là.

Rapidement, je la sentis se faufiler hors des draps, laissant derrière elle son léger parfum de fleurs. Je me levais d’un bond et suivit son ombre. Elle ouvrit une trappe dissimulée sous nos tapis de particules d’étoiles. La colère me monta au nez en constatant qu’elle me dissimulait des choses au sein de ma propre maison. Sous mon tapis ! Qu’allais-je découvrir dans cette pièce secrète ?

Je descendis résolument l’escalier en bois, ne cherchant pas à me faire discret. J’étais furieux et en même temps terriblement curieux. Il n’y avait pas d’autres voix dans la pièce, ce qui excluait la théorie de l’adultère. Que faisait-elle alors dans cette pénombre ? Anxieux, je me demandais soudainement (et stupidement) si elle ne torturait pas des animaux. Elle avait porté une attention toute étrange aux petits chats de l’animalerie il y a une semaine …

Brutalement, les néons s’allumèrent, coupant court à mes réflexions désornonnées. Momentanément aveuglé, je vacillais en me retenant au mur. Une fois ma vue retrouvée, je vis Amanda qui me faisait face, toujours souriante. À ses côtés se tenaient deux humanoïdes parfaits, l’un à son image, l’autre étant mon portrait craché. J’eus l’impression de me regarder devant le miroir. Éberlué, je me tournais vers elle en quête de réponses, incapable d’articuler un mot.

– Nous serons libres, me répondit-elle simplement.

– Mais … mais pour aller où ? Tout appartient à la Connaissance !

– Tout. Sauf chez nous.

Publicités

Une réponse "

Bla ? Blablabla !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s