Le chant du vieux fou (XVI)

Par défaut

Résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé le monde. Alors que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au cœur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter qu’au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décida de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

Ils rencontrèrent sur leur chemin Vaiana, une jeune fille solaire et elle aussi porteuse d’un pouvoir étrange qui lui permet de connaître l’histoire d’un objet seulement en le touchant.

****

Vaiana les guida dans la ville mourante. La nuit était tombée et Morgane la trouvait moins sombre que lorsqu’elle s’étendait sur sa forêt natale. La présence humaine était une lumière. Plus que jamais, Morgane s’interrogeait sur le choix de ses parents. Pourquoi s’être retirés du monde ? De quoi avaient-ils eu peur ? Et la réponse, toujours aussi lancinante, était la même : elle. Son apparence hors normes troublait, stimulant les recoins les plus sombres de l’imagination de ses pairs.

Tel un équilibriste, l’immeuble dans lequel les jeunes gens se réfugièrent vacillait sur sa base. Fidèle au reste de la cité, des pierres jonchaient le porche mais également l’intérieur de l’édifice. Après de multiples acrobaties, les comparses purent enfin s’asseoir dans un coin à peu près dégagé. La jeune femme constata que Vaiana devait y venir souvent, au vu du bidon rempli de cendres froides. Experte, cette dernière dénicha quelques combustibles : un bout de tissu crasseux, des débris de palettes et des livres. Avec un frisson, Morgane l’observa déchirer les pages sans hésitation.

– C’est pas du français, je comprend pas ce qui est écrit, répondit-elle en écho.

Après s’être installée en tailleur, Vaiana fouilla son sac pour en sortir quatre gros pavés irréguliers, qui passèrent de mains en pattes.

– C’est ma spécialité, de la pomme de terre écrasée, mélangée à un peu de terre. C’est très nourrissant !

– Mais guère appétissant …

Le rire clair de Vaiana émanait de chaleur. Esquissant un sourire, Morgane contemplait ses compagnons bavarder gaiement en s’échangeant des histoires. Amarok, lové derrière Nanouck, avait le corps détendu de confiance.

Les yeux clos, Morgane se laissa bercer, emportée par l’univers sensoriel qui se déployait autour d’elle. Amarok respirait profondément. Le feu crépitait doucement. Dans sa bouche, elle sentait le goût âcre de la terre se mêler à celle de la pomme de terre froide. Le vent se fracassait contre les murs extérieurs de leur refuge. Morgane s’éloignait de plus en plus d’elle-même. Comme le soir de sa rencontre avec les brigands, elle se sentit décoller, retenue à son corps par un fin filin de conscience. Les voix de ses compagnons n’étaient plus que de vagues murmures. Morgane n’avait plus conscience du poids du pavé entre ses mains.

Plus rien n’importait que le rugissement sauvage de ce vent de Sud, qu’elle chevauchait à califourchon. Pouvait-il arracher le palais ancestral à sa terre malade ? L’emmener vers le large ? Peut-être le faudrait-il …

Brusquement la jeune femme perdit le contrôle. Le trapèze abandonna son acrobate et son esprit explosa, s’échappant totalement de son enveloppe corporelle. Hurlant de ravissement, ivre de cette liberté inattendue, il se mêla au vent, déchirant la brume aveugle de part en part. Il voulait dévorer le monde et en découvrir les moindres recoins. Il se calma lorsqu’il détecta une petite parcelle de pommes de terre, coincée derrière la carcasse d’avion. Intrigué, il s’approcha et plongea sous terre avec elles. Ces dernières dévoilèrent alors la grandeur de leurs racines. Surpris, il constata qu’elles n’étaient pas seules à survivre. Une flore végétative semblait figée à jamais. Elle côtoyait d’autres étrangetés : des pousses qui grandissaient à l’aveugle, loin de la surface du monde et de sa lumière pâlotte. L’esprit, exalté par cette présence de vie s’enfonça plus profondément. Dévorer la terre. Et ces plantes végétatives qui frissonnaient à son contact, s’extirpant de leur sommeil éternel. Étirer leur sève gelée. Il fallait continuer. Trouver la source. Tirer le monde de sa léthargique brumeuse.

– Morgane ? Morgane ? Morgane !

La main chaude de Nanouck sur son bras la ramena brutalement à la réalité. Hébétée, il lui fallut quelques secondes pour atterrir, pour récupérer son esprit frustré de retourner dans sa prison de chaire. Il tambourina avec force dans son crâne, comme pour lui faire comprendre que sa place n’était pas ici. Elle prit alors conscience qu’elle était allongée et que Nanouck était tendu par l’inquiétude.

– Et ben, on a bien cru te perdre. Avec tes cheveux blancs éparpillés sur le sol, on t’aurait cru morte.

L’avait-elle été ? Morgane chassa le silence inquiet de Nanouck d’un sourire, devinant que c’était le seul comportement adapté à cet instant. Néanmoins, avec une adorable attention, il préféra rester auprès d’elle. Vaiana fit circuler une gourde dont l’eau leur arracha une grimace.

– Cuvée du Rhône ! Dégustez-la !, plaisanta-t-elle.

Deux coups brefs à la porte d’entrée brisèrent l’ambiance légère. Amarok leva la tête, les oreilles dressées. Le doigt sur les lèvres, les yeux de Vaiana s’étaient assombris. Tout trois se levèrent de concert. Côte à côte, Morgane et Nanouck contemplèrent le dos souple de leur amie se fondre dan la pénombre de la pièce. Quelle présence démoniaque allait surgir de la nuit ? Ils entendirent la lourde porte crisser dans ses gonds.

– Bonjour, articula une voix féminine aux accents aigus, je m’appelle Yumi. Il paraît que vous cherchez des informations sur une cité mystérieuse.

Morgane n’entendit pas la réponse de Vaiana. Peut-être n’avait-elle même pas répondu.

Lorsqu’elle réapparut dans le cercle du feu de camp. Le contraste entre les deux femmes surprit Morgane. Leur seul point commun était la noirceur de leur chevelure. La peau de Vaiana miroitait d’or là où celle de l’inconnue brillait de pureté. Elle avait la même couleur que les cheveux de Morgane. Cette dernière fut presque étonnée de ne pas discerner des oreilles pointues identiques aux siennes. L’inconnue ne lâchait pas du regard la jeune femme, qui en était très mal à l’aise. Ses yeux de glace la tétanisait parce qu’ils ne dévoilaient rien de ses intentions. En guise de salutations, la dénommée Yumi hocha la tête, faisant ainsi secouer ses cheveux fins comme la brise. Sur l’invitation de Vaiana, tout le monde se rassit. Seul Amarok ne retrouva pas son ancienne posture, droit et alerte.

– Donc tu es là pour …, tenta d’amorcer Nanouck.

– Des informations.

– Pourquoi tu nous aiderais ?, coupa Vaiana Si tu sais vraiment où est la cité mystérieuse, pourquoi n’y es tu pas ?

L’étonnante sécheresse de sa voix surprit Morgane.

– En vérité, c’est pas moi qui ais les informations, concéda l’intrigante Yumi, sans une marque de remords. C’est un jeune gars qui est partis hier.

– Et pourquoi tu n’es pas avec lui ?, s’interrogea Morgane.

– Il est dangereux. Donc je n’irais pas seule.

Nanouck et Vaiana semblèrent satisfaits de cette réponse, l’accueillant tacitement dans leur groupe par un partage d’eau du fleuve. Morgane, de son côté, était toujours habitée par son sentiment de malaise. Elle ne lui faisait pas confiance et le fait qu’Amarok restât sur ses gardes la confortait dans son intuition.

– Yumi, je te présente Nanouck et son compagnon Amarok. Ils viennent de glaces lointaines. Et elle c’est Morgane. Elle vient d’une forêt plus au nord.

Morgane resta silencieuse, ne saluant pas l’inconnue comme l’avait fait Amarok. Son visage reste impassible.

– Et le meilleur pour la fin, déclara-t-elle théâtralement, moi, Vaiana ! Je suis une fille des îles oubliées. Des îles très lointaines qui ont été englouties lors du Soir et dont tu n’as certainement jamais entendu parler. M’enfin, passons. Et on va le chercher comment ton gus ? Avec l’avance qu’il a, il va falloir partir sur le champ et carburer ! Et il faut que tu saches que courir n’est absolument pas mon délire !

– On va voler, répondit Yumi d’une voix uniforme.

Publicités

Une réponse "

Bla ? Blablabla !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s