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Le chant du vieux fou (XVIII)

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Chaque quinzaine j’essaye de participer au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée (quand ma vie me laisse un peu de répit. Oui, formation, stage, mémoire, dossier-de-la-mort-qui-tue-de-trente-pages c’est à vous que je m’adresse)

Résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé le monde. Alors que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au cœur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter qu’au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décida de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

Ils rencontrèrent sur leur chemin Vaiana, une jeune fille solaire et elle aussi porteuse d’un pouvoir étrange qui lui permet de connaître l’histoire d’un objet seulement en le touchant. Une relation complice nait rapidement entre les deux jeunes femmes et Vaiana décide de les suivre dans leur quête. C’est ainsi qu’ils croisèrent la route de Yumi, une inconnue qui saurait où se trouve la cité qu’ils recherchent.

**

– Regardez-le, souffla Morgane à ses comparses qui s’extirpaient avec peine de leur sommeil. Amarok n’a cessé d’être sur ses gardes depuis l’arrivée de Yumi.

– Son attitude est peut-être injustifiée, hésita Vaiana.

Nanouck garda le silence. Il connaissait son ami, son comportement avait forcément un sens. Ils ne purent en débattre plus longuement, car au même instant la cascade de cheveux ébènes s’anima.

Les préparatifs se firent dans un silence incertain. Morgane restait en retrait, quelque peu froide, laissant les sourires spontanés de Nacouk et Vaiana habiller leur départ. Avec dextérité, Vaiana confectionna quelques pavés de pommes de terre. Pendant ce temps, Yumi glissa dans son sac quelques livres.

– Que compte-tu en faire ?, l‘interrogea sèchement Morgane.7

– Du combustible

– Ma mère me racontait que brûler des livres devrait être puni, que c’était un crime.

– Ça dépend … tu veux survivre ?.

La voix froide de Yumi se teintait de moqueries. Preuve en est, son visage s’ornant d’un délicat sourire mesquin. Ses yeux la jugeaient.

– C’est vrai, cet autodafé nous permettra de survivre aux épreuves qui nous attendent. Mais moi je veux vivre, grâce à ces livres.

– Écoute-moi bien, siffla-t-elle, parce que je ne te le répéterai pas. Ton précieux bouquin que tu caches, car oui je sais ce que tu caches dans ton sac, je le foutrai au feu si ça nous permet de passer la nuit.

– Faudra me passer sur le corps.

– Aucun problème.

L’atmosphère était électrique, les corps tendus. Les voix sifflantes et sèches des jeunes femmes déchiraient leur abri. Nanouck s’interposa entre les deux rivales. Il fusilla Yumi du regard. À ses côtés, le poil hérissé, Amarok montrait les crocs dans un grondement menaçant.

– Tu la touche pas.

– Idiots.

La dispute mourut aussi soudainement qu’elle avait éclaté. Chacun finit de se préparer et, au bout de quelques minutes, l’étrange groupe était hors de l’immeuble en ruines. La météo était loin d’être clémente : le vent hurlait de toutes ses forces, comme s’il cherchait à déraciner le moindre humain qui croisait sa route. L’esprit de Morgane, loin d’être apaisé depuis l’incartade, rugissait avec d’autant plus de hargne. L’attraction de la liberté devenait très forte. Le majestueux palais, qui les accompagna sur leur route, transpira d’un attrait magnétique. Morgane devait furieusement lutter pour en détacher son regard. Son esprit désirait être aérien et c’était une bien terrible épreuve que de le forcer à garder son enveloppe terrienne. La jeune femme restait muette et suivait son groupe avec des gestes automatiques, presque instinctifs. Amarok ne la lâchait pas d’une semelle.

Peu à peu, ils s’éloignèrent de la ville et le malaise de Morgane diminua. Diffus, il continuait néanmoins à courir dans ses veines pour doper sa curiosité. Morgane continuait d’avancer, inflexible. Elle avait vaguement compris, par les rares bribes qu’elle essayait de capturer, que Yumi souhaitait mettre le plus de distance possible avec la ville décrépie avant de découvrir son talent au grand jour. Elle craignait trop la loi des survivants pour risquer d’être vue. En bonne sportive de la survie, elle préférait mentir, tricher sur sa véritable nature. La jalousie grignota le cœur de Morgane : elle, elle ne pouvait pas cacher l’étrangeté de ses cheveux et de ses oreilles. Même son pouvoir, comme l’appelait Nanouck, lui échappait à l’image de la rencontre avec les brigands qu’elle avait tués. Seule son escapade sous terre constituait une énigme pour le reste du monde.

Brusquement, Amarok grogna, tirant la jeune femme de ses pensées. Nanouck était sur le qui-vive.

– On est suivis.

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Le chant du vieux fou (XVI)

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Résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé le monde. Alors que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au cœur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter qu’au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décida de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

Ils rencontrèrent sur leur chemin Vaiana, une jeune fille solaire et elle aussi porteuse d’un pouvoir étrange qui lui permet de connaître l’histoire d’un objet seulement en le touchant.

****

Vaiana les guida dans la ville mourante. La nuit était tombée et Morgane la trouvait moins sombre que lorsqu’elle s’étendait sur sa forêt natale. La présence humaine était une lumière. Plus que jamais, Morgane s’interrogeait sur le choix de ses parents. Pourquoi s’être retirés du monde ? De quoi avaient-ils eu peur ? Et la réponse, toujours aussi lancinante, était la même : elle. Son apparence hors normes troublait, stimulant les recoins les plus sombres de l’imagination de ses pairs.

Tel un équilibriste, l’immeuble dans lequel les jeunes gens se réfugièrent vacillait sur sa base. Fidèle au reste de la cité, des pierres jonchaient le porche mais également l’intérieur de l’édifice. Après de multiples acrobaties, les comparses purent enfin s’asseoir dans un coin à peu près dégagé. La jeune femme constata que Vaiana devait y venir souvent, au vu du bidon rempli de cendres froides. Experte, cette dernière dénicha quelques combustibles : un bout de tissu crasseux, des débris de palettes et des livres. Avec un frisson, Morgane l’observa déchirer les pages sans hésitation.

– C’est pas du français, je comprend pas ce qui est écrit, répondit-elle en écho.

Après s’être installée en tailleur, Vaiana fouilla son sac pour en sortir quatre gros pavés irréguliers, qui passèrent de mains en pattes.

– C’est ma spécialité, de la pomme de terre écrasée, mélangée à un peu de terre. C’est très nourrissant !

– Mais guère appétissant …

Le rire clair de Vaiana émanait de chaleur. Esquissant un sourire, Morgane contemplait ses compagnons bavarder gaiement en s’échangeant des histoires. Amarok, lové derrière Nanouck, avait le corps détendu de confiance.

Les yeux clos, Morgane se laissa bercer, emportée par l’univers sensoriel qui se déployait autour d’elle. Amarok respirait profondément. Le feu crépitait doucement. Dans sa bouche, elle sentait le goût âcre de la terre se mêler à celle de la pomme de terre froide. Le vent se fracassait contre les murs extérieurs de leur refuge. Morgane s’éloignait de plus en plus d’elle-même. Comme le soir de sa rencontre avec les brigands, elle se sentit décoller, retenue à son corps par un fin filin de conscience. Les voix de ses compagnons n’étaient plus que de vagues murmures. Morgane n’avait plus conscience du poids du pavé entre ses mains.

Plus rien n’importait que le rugissement sauvage de ce vent de Sud, qu’elle chevauchait à califourchon. Pouvait-il arracher le palais ancestral à sa terre malade ? L’emmener vers le large ? Peut-être le faudrait-il …

Brusquement la jeune femme perdit le contrôle. Le trapèze abandonna son acrobate et son esprit explosa, s’échappant totalement de son enveloppe corporelle. Hurlant de ravissement, ivre de cette liberté inattendue, il se mêla au vent, déchirant la brume aveugle de part en part. Il voulait dévorer le monde et en découvrir les moindres recoins. Il se calma lorsqu’il détecta une petite parcelle de pommes de terre, coincée derrière la carcasse d’avion. Intrigué, il s’approcha et plongea sous terre avec elles. Ces dernières dévoilèrent alors la grandeur de leurs racines. Surpris, il constata qu’elles n’étaient pas seules à survivre. Une flore végétative semblait figée à jamais. Elle côtoyait d’autres étrangetés : des pousses qui grandissaient à l’aveugle, loin de la surface du monde et de sa lumière pâlotte. L’esprit, exalté par cette présence de vie s’enfonça plus profondément. Dévorer la terre. Et ces plantes végétatives qui frissonnaient à son contact, s’extirpant de leur sommeil éternel. Étirer leur sève gelée. Il fallait continuer. Trouver la source. Tirer le monde de sa léthargique brumeuse.

– Morgane ? Morgane ? Morgane !

La main chaude de Nanouck sur son bras la ramena brutalement à la réalité. Hébétée, il lui fallut quelques secondes pour atterrir, pour récupérer son esprit frustré de retourner dans sa prison de chaire. Il tambourina avec force dans son crâne, comme pour lui faire comprendre que sa place n’était pas ici. Elle prit alors conscience qu’elle était allongée et que Nanouck était tendu par l’inquiétude.

– Et ben, on a bien cru te perdre. Avec tes cheveux blancs éparpillés sur le sol, on t’aurait cru morte.

L’avait-elle été ? Morgane chassa le silence inquiet de Nanouck d’un sourire, devinant que c’était le seul comportement adapté à cet instant. Néanmoins, avec une adorable attention, il préféra rester auprès d’elle. Vaiana fit circuler une gourde dont l’eau leur arracha une grimace.

– Cuvée du Rhône ! Dégustez-la !, plaisanta-t-elle.

Deux coups brefs à la porte d’entrée brisèrent l’ambiance légère. Amarok leva la tête, les oreilles dressées. Le doigt sur les lèvres, les yeux de Vaiana s’étaient assombris. Tout trois se levèrent de concert. Côte à côte, Morgane et Nanouck contemplèrent le dos souple de leur amie se fondre dan la pénombre de la pièce. Quelle présence démoniaque allait surgir de la nuit ? Ils entendirent la lourde porte crisser dans ses gonds.

– Bonjour, articula une voix féminine aux accents aigus, je m’appelle Yumi. Il paraît que vous cherchez des informations sur une cité mystérieuse.

Morgane n’entendit pas la réponse de Vaiana. Peut-être n’avait-elle même pas répondu.

Lorsqu’elle réapparut dans le cercle du feu de camp. Le contraste entre les deux femmes surprit Morgane. Leur seul point commun était la noirceur de leur chevelure. La peau de Vaiana miroitait d’or là où celle de l’inconnue brillait de pureté. Elle avait la même couleur que les cheveux de Morgane. Cette dernière fut presque étonnée de ne pas discerner des oreilles pointues identiques aux siennes. L’inconnue ne lâchait pas du regard la jeune femme, qui en était très mal à l’aise. Ses yeux de glace la tétanisait parce qu’ils ne dévoilaient rien de ses intentions. En guise de salutations, la dénommée Yumi hocha la tête, faisant ainsi secouer ses cheveux fins comme la brise. Sur l’invitation de Vaiana, tout le monde se rassit. Seul Amarok ne retrouva pas son ancienne posture, droit et alerte.

– Donc tu es là pour …, tenta d’amorcer Nanouck.

– Des informations.

– Pourquoi tu nous aiderais ?, coupa Vaiana Si tu sais vraiment où est la cité mystérieuse, pourquoi n’y es tu pas ?

L’étonnante sécheresse de sa voix surprit Morgane.

– En vérité, c’est pas moi qui ais les informations, concéda l’intrigante Yumi, sans une marque de remords. C’est un jeune gars qui est partis hier.

– Et pourquoi tu n’es pas avec lui ?, s’interrogea Morgane.

– Il est dangereux. Donc je n’irais pas seule.

Nanouck et Vaiana semblèrent satisfaits de cette réponse, l’accueillant tacitement dans leur groupe par un partage d’eau du fleuve. Morgane, de son côté, était toujours habitée par son sentiment de malaise. Elle ne lui faisait pas confiance et le fait qu’Amarok restât sur ses gardes la confortait dans son intuition.

– Yumi, je te présente Nanouck et son compagnon Amarok. Ils viennent de glaces lointaines. Et elle c’est Morgane. Elle vient d’une forêt plus au nord.

Morgane resta silencieuse, ne saluant pas l’inconnue comme l’avait fait Amarok. Son visage reste impassible.

– Et le meilleur pour la fin, déclara-t-elle théâtralement, moi, Vaiana ! Je suis une fille des îles oubliées. Des îles très lointaines qui ont été englouties lors du Soir et dont tu n’as certainement jamais entendu parler. M’enfin, passons. Et on va le chercher comment ton gus ? Avec l’avance qu’il a, il va falloir partir sur le champ et carburer ! Et il faut que tu saches que courir n’est absolument pas mon délire !

– On va voler, répondit Yumi d’une voix uniforme.

Le chant du vieux fou (XV)

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Chaque semaine je participe au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé le monde. Alors que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au cœur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter qu’au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décida de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

Ils rencontrèrent sur leur chemin Vaiana, une jeune fille solaire et elle aussi porteuse d’un pouvoir étrange qui lui permet de connaître l’histoire d’un objet seulement en le touchant.

*

Ils attendirent que la pluie battante se calme, dans une discussion amicale à demi-voix. Les questions personnelles se dérobaient, laissant place à une atmosphère plaisante. L’orage apaisé, la petite troupe guidée par Vaiana reprit la route. Ils longèrent les remparts en ruine, jonchés en quelques endroits par des détritus. Ils débouchèrent sur les vestiges d’une grande porte en pierre, miraculeusement debout. La voûte, mystérieusement noircie, ne semblait tenir qu’à un fil. Ils pénétrèrent dans la ville, arpentant des ruelles tortueuses et encombrées, avant de rapidement se retrouver au pied du palais éventré. Il était grandiose, plus préservé que tout ce que Morgane avait pu voir depuis le début le début de son avenir. Qui avait pu y habiter ? Quelle était son histoire ? Vaiana l’ignorait, comme tous les vagabonds de ce lieu rajouta-t-elle.

La lumière des torches environnantes chatoyaient sur le ciel bas obstrué par les nuages. Morgane se serait bien allongée pour profiter de ce tableau quasi-mystique, songeant à sa forêt bien aimée qui se serait tant épanouie sous ces couleurs caramel. Néanmoins, la voix sucrée de Vaiana la tira de sa rêverie éphémère et Nanouck lui agrippa le bras pour l’emporter dans leur marche. Elle écouta à peine la discussion qui se tissa entre ses deux compagnons, préférant abandonner sa main dans la douceur du pelage d’Amarok. Si les arbres manquaient à sa sérénité, cette ville l’enveloppait. Morgane était apaisée, malgré leur chute les pierres lui semblaient invincible. Et le palais ! Quelle merveille ! La jeune femme était sous le charme de ses lignes ainsi que par l’alignement hypnotique des merlons et des créneaux. Au pied du géant, un immense fuselage éventré étincelait de petits feux follets. La jeune femme discernait sans mal des silhouettes humaines en son sein.

– Baisse les yeux, on nous regarde.

La voix de Vaiana, anormalement sombre, la bouscula. Hébétée, Morgane promena son regard de droite à gauche avant de suivre son ordre, rougissante. Des individus la dévisageaient sans vergogne, les lèvres pincées. Elle sentit Nanouck se glisser à ses côtés, sans un mot. La solitude de leurs derniers jours lui avaient fait oublier son étrangeté. Elle était la seule à avoir des cheveux aussi blancs et des oreilles pointues. Les humains autour d’elle étaient plein de nuances, tant éloignées d’elle. Malgré leurs vêtements élimés et leur maigreur, tous semblaient être unis par un détail transcendant qui lui échappait. Morgane, elle, détonnait. Elle ne ressemblait à personne.

La présence solaire de Vaiana les protégeaient. Elle évoluait au milieu de cette méfiance avec adresse, distribuant salutations et attentions à ceux qui croisaient sa route. Elle présentait ses nouveaux compagnons tout en s’informant sur l’existence de la ville mystérieuse. Lorsqu’on l’interrogeait sur ses raisons, elle répondait invariablement par un rire franc.

– Quoi de plus que ma curiosité naturelle ? Je ne vais pas rester ici toute ma vie tout de même !

– Et qu’est-ce que je deviendrais moi ? Ma meilleure cliente sur les routes !, lança un vendeur de beignets croustillants, quelque peu désabusé par la nouvelle.

– Je ferais le plein de tes friandises si appétissantes avant de partir bien sûr ! Et si des dieux habitent cette ville, ils en deviendront fous. Tu vas devenir célèbre ! Bisou bisou !

Les discussions sautillaient, pétillantes de joie. La méfiance des gens envers Nanouck et Morgane, tout comme leur peur d’Amarok, fondait face à ce soleil aux cheveux sombres. Morgane était fascinée par la jeune femme qui, en plus de posséder un drôle de pouvoir, avait cette capacité magique à chasser l’ambiance morose. Même la brume semblait s’effacer devant elle.

– Bon, allons-nous installer dans ma cache, annonça Vaiana.

– On ne cherche plus ?, s’étonna Nanouck ?

– Plus besoin, les graines sont semées ! Il n’y a plus qu’à attendre que l’information viene à nous. On aura le temps de faire connaissance !

Le chant du vieux fou (XIV)

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Chaque semaine je participe au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé le monde. Alors que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au cœur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter qu’au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décida de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

*

Morgane et Nanouck découvrirent une jeune femme assise à califourchon sur les remparts, nullement terrifiée par le déluge qui se préparait. Une bourrasque violente s’enroula autour des pierres et ses longs cheveux sombres s’envolèrent dans le ciel. Si l’instant d’avant l’inconnue ressemblait à une simple âme, le vent l’avait métamorphosé. L’instinct de Morgane lui soufflait que sous cette chrysalide délicate se cachait une puissance endormie.

– Je m’appelle Vaiana, cria-t-elle pour couvrir le bruit d’un coup de tonnerre.

Répondant à son sourire franc, Nanouck déclina leur identité et lui proposa de continuer cette discussion à l’abri. La jeune femme descendit du rempart en quelques bonds souples sur des pierres égarées. Son cotillon, quelque peu élimé, ne sembla la gêner dans son acrobatie. Amarok se plaça en tampon entre eux et les deux compagnons suivirent l’étrange demoiselle jusqu’à un éboulis. Les rocs, qui avaient été érigés en défense autour de la ville désormais endormie, s’étaient à cet endroit mêlés aux habitations effondrées. Le hasard y avait créé un renfoncement aussi haut que profond, protégé par la brume opaque, dans lequel ils purent tout les quatre tenir avec aise. À peine à l’abri, la pluie se déchaîna. Entre eux, le silence s’éternisa, les enveloppant de ses ailes légères. Seuls les bruits de toilette d’Amarok rompaient la tension. Vaiana ne quittait pas des yeux Morgane, un sourire au coin des lèvres.

– Pourquoi es-tu si troublée jeune fille aux oreilles pointues ?

La jeune femme essaya bien d’articuler une réponse mais aucun son ne franchissait la barrière de ses lèvres. Elle ne savait pas si elle devait lui faire confiance ou se méfier de cette apparition subite. La peau de son interlocutrice était plus matte que celle de Nanouck et ses yeux étaient également bien plus sombres. D’où venait-elle ? Amarok s’interposa brutalement lorsque Vaiana leva la main dans la direction de Morgane. Les babines retroussées, il montait les crocs.

– Tout doux frère loup !, ajouta-t-elle dans un éclat de rire, les bras bien en évidence en signe de paix. Ton amie possède un objet étrange, une sculpture dont les sanglots emplissent mon univers sonore …

Morgane devait-elle nier ? Elle aurait voulu présenter à l’inconnue un mutisme buté et déterminé mais la simplicité qui irradiait du corps de Vaiana adoucissait ses tourments. Elle l’intriguait. Morgane capitula et sortit de son sac de toile la fleur de noyer. Elle reposait lourdement dans sa main, plus que d’ordinaire. Face au regard limpide de Vaiana, elle rougit. Étrangement, elle aurait voulu lui montrer plus qu’une simple sculpture de pacotille, trouvée dans une forêt mourante. La jeune femme effleura le bois et se figea brutalement, le visage déformé par un rictus de douleur. Des larmes jaillirent de ses yeux écarquillés et ses pupilles étaient complètement dilatées. Morgane et Nanouck s’affolèrent, d’autant plus qu’ils prirent conscience qu’aucune des deux ne pouvaient lâcher la fleur. Morgane tenta d’y arracher sa main mais celle-ci restait collée au bois et elle dut affronter la myriade d’émotions qui se déchaînaient sur le visage de Vaiana. Cette dernière finit par chuter à terre comme une poupée de chiffons, les membres privés de toute force. Ses yeux, tels des papillons tempétueux, s’agitèrent encore quelques instants avant de s’apaiser. Pendant ce temps, Morgane avait rapidement rangé la sculpture loin des yeux. Désarçonnée, ce qu’elle avait toujours considéré comme un trésor oublié se révélait aujourd’hui bien différent.

Lorsqu’elle put de nouveau parler, Vaiana leur expliqua d’une voix rauque qu’il lui suffisait de toucher un objet pour en connaître son histoire. Si elle était étonnée de voir que les deux compagnons ne semblaient pas surpris par la révélation de ses dons, elle ne le montra pas. Nanouck, pour sa part, brûlait d’envie d’en savoir plus mais le regard de son amie le réduisit au silence. Vacillant sous la tristesse que cette annonce avait provoquée, elle semblait également être pleine d’espoir.

– Tu as pu voir mes parents alors ?

– Il y a eu une histoire avant toi, celle d’un vieil homme isolé en haut d’une montagne. Il a été chassé par les siens et a fini sa vie à regarder grandir les villes qui débordaient de luxe et de misère, obnubilées par la quête de richesse. De son perchoir, il voyait ce que tous voulaient oublier et noyer dans des célébrations diverses : la mort de la Nature, attaquée comme lui par une maladie incurable. C’est lui qui a sculpté cette fleur, comme un cadeau, avant de se jeter dans le vide.

Des larmes silencieuses courraient maintenant sur ses joues, troublant à peine son récit. Morgane et Nanouck, estomaqués, n’osaient faire un geste.

– Il croyait en un esprit de la Nature, qu’il voulait protéger. Il voulait, par ce geste, le prévenir. Je … je n’ai pas pu distinguer autre chose. Tout était embrouillé dans une telle douleur. Je me sentais déchirée …

Morgane s’accroupit auprès d’elle pour passer son bras autour de ses épaules. Elle devinait que le saut du vieil homme avait été suivit par le Soir. C’était le monde qui s’était déchiré. Elle sentit Amarok les rejoindre avec son pas aussi doux que la soie. Il posa sa tête sur l’épaule de Vaiana. Nanouck se détendit instantanément, traduisant le geste de son loup comme une preuve de confiance.

– Que faites-vous ici, avec cet objet d’un autre âge ?

Ses pleurs calmés, Vaiana s’était assise en tailleur, à même le sol, invitant d’un geste les deux amis à s’installer aussi confortablement qu’elle. Son apparente neutralité destabilisait Morgane.

– Nous allons vers le Sud, vers une cité mystérieuse où les habitants garderaient en leur sein le dernier souffle de la Nature.

– Vous croyez donc à cette fameuse prophétie arguant qu’il y aurait des fils et des filles de la Nature et que les habitants de cette cité les attendraient pour libérer leur protégée ?

Les deux compagnons étaient incapables de savoir si Vaiana était sarcastique ou si elle-même croyait en ces paroles. Son visage restait impassible.

– Oui. Et quand on constate tes dons, cela ne peut que nous confirmer ce que nous pensions, ajouta Morgane.

La jeune femme éclata d’un rire bref, dénué de toute moquerie. Ses yeux brillaient de sympathie. Loin de les vexer, Nanouck et Morgane en furent rassurés. Après tout, les derniers êtres humains qu’ils avaient croisé avaient tenté de les tuer. Leur hypothèse s’avéra exacte lorsque Vaiana leur proposa de rester dans cette ville pour se reposer, qu’importe si la question du sens de leur quête n’était pas tranchée. Elle n’avait pas rebondi sur la phrase de Morgane, laissant en suspend le fond de ses pensées. Nanouck lança un regard interrogateur à son amie et celle-ci décida, par son silence, de ne pas essayer d’en savoir plus pour l’instant.

– Il existe un petit rassemblement d’humains dans la ville, au pied du palais. Une carcasse d’avion fait également office de dortoir mais je préfère ne pas dormir là-bas, comme dans tout autre débris du temps d’avant. J’ai traversé des villes où des gens âgés dormaient dans des yachts éventrés, en souvenir du fric et du clinquant qu’ils possédaient autrefois. Personnellement, je ne dors bien qu’entourée de vieilles pierres.

– Ces gens, en ville, sont de ta famille ?

– Cela fait bien longtemps que je n’ai plus de famille, répondit-elle avec un sourire déroutant.

Le chant du vieux fou (XIII)

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Chaque semaine je participe au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décida de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

**

Morgane était épuisée par cette marche éternelle à laquelle ils étaient soumis. Le temps n’avait plus aucun sens, il n’était plus précieux mais destructeur, si solide qu’il abaissait leurs épaules sous son poids. Nanouck était également miné et n’arrivait à tenir que deux discours : son conseil de pratiquer des encoches dans l’arc pour compter les jours et son désir vain de posséder un cheval. Amarok tournait alors sa tête interrogatrice vers lui. La jeune femme était fatiguée qu’elle n’était pas irritée par ses répétitions lancinantes et démoralisantes, c’était à peine si elle les entendait. Elle avait assez à faire avec son propre esprit qui la harcelait d’images de leurs échauffourée avec les intrus. Cette étonnante caresse des racines, bouillonnante d’émotions, était ce qui la troublait le plus. Comme l’expliquer ? Grâce au recul qu’elle avait pris sur la situation, elle avait pu identifier ce qu’elle avait violemment ressentit cette soirée-là : un profond amour envers elle, qui la transperçait encore avec la force d’une lance, et également une grande souffrance, intolérable, infinie et sans limites. Morgane ne savait pas comment verbaliser cette analyse ni comment le partager avec son ami et pourtant cela l’obsédait. Elle avait l’intime conviction que ces racines décharnées avaient réagis à sa présence et, par un miracle mystique, lancé leur appel au secours.

Perdu chacun dans leurs pensées, ils faisaient pâle figure. Abattus, amaigris, ils ne marchaient plus, ils erraient et perdaient toute notion d’écoulement du temps. Ils suivaient mécaniquement la démarche du loup qui ouvrait la voie, reniflant les chemins pour vérifier qu’aucune mauvaise surprise ne s’y trouvait. Malgré sa réserve et ses pattes douloureuses, il était toujours présent pour un coup de langue amical ou une caresse réconfortante. Ils remarquaient à peine, à travers la brume, les modifications du paysage. Les arbres, déjà rares dans l’Allier, étaient presque inexistants. Seuls subsistaient quelques buissons asséchés et minuscules, ainsi que des rocs affûtés qui déchiraient leur horizon visuel. Ils suivaient toujours cette étrange ligne de goudron, qui serpentait dorénavant aux côtés d’un fleuve immobile. La carte de Nanouck le nommait Rhône mais Morgane se méfiait de ce bout de papier peu précis. Elle préférait contempler leur nouveau compagnon muet, d’un noir intense et semblant plus dur que du fer. Difficile d’y imaginer une vie.

A mesure qu’ils avançaient, ils traversaient de plus en plus de ruines abandonnées. De sa voix éraillée par le silence et la soif, Nanouck l’informa que la majorité des villes du pays étaient ainsi : éventrées, mortes, recouvertes d’une poussière qui n’avait pas bougé depuis vingt ans, à peine dérangée par la brume persistante. Qu’importe les cités, Morgane y retrouvait les mêmes carcasses de ferraille, des fantômes de vêtements et des maisons brisées. Rien de particulier n’attirait leur regard, les engluant d’autant plus dans leur errance morbide. En outre, Morgane avait l’impression d’étouffer loin de sa montagne, son chêne et sa forêt d’arbres maigrichons lui manquait au milieu de cette désolation inconnue.

Subitement, une ville plus grande que les autres sembla surgir de terre devant eux, frappant leur morosité de plein fouet. Subjugués, ils accélérèrent le pas pour arriver plus rapidement à ses abords. Leur langues se déliaient enfin et tout deux déclinèrent leurs hypothèses. Ils devinaient que cette ville avait du être étendue et belle, qu’elle avait été tel un diamant malgré l’unique subsistance, aujourd’hui, d’un mur instable qui semblait faire le tour de son cœur. Nanouck touchait les pierres du rempart avec gourmandise, fasciné par orfèvrerie et la délicatesse qui s’y dessinaient. Amarok les reniflait avec circonspection, cherchant quelque chose qui échapperait à ses camarades humains. Morgane aurait voulu les rejoindre mais elle avait été happée par la vision du palais fragile qui dominait les alentours. L’émotion lui serra la gorge à mesure qu’elle détaillait la tour à moitié effondrée que laquelle résistait un piédestal en carbone doré. Quelle statue y avait trôné ? Avait-elle été simple ou couverte de gemmes ? Morgane se rappela alors des paroles de sa mère : l’oubli nous tuera. Elle se rendit compte avec douleur qu’elle ne connaîtrait probablement jamais l’histoire de ce palais et de cette ville qui l’attirait malgré les décombres jonchant les environs.

Nanouck l’avait rejoint, silencieux afin de respecter le recueil de son amie. Aucune émotion particulière ne le saisit en contemplant cet ancien joyau déchu, il était bien trop dévoré par la curiosité, pourtant il patienta. Lorsqu’elle tourna ses yeux tristes vers lui, il lui décocha un sourire léger qu’il espérait être réconfortant. Elle lui attrapa le bras en réponse et, serrés épaule contre épaule, ils continuèrent leur exploration solennelle.

Un bruit sourd gronda soudainement haut dans le ciel, étouffé par le poids de la brume. Le corps de Nanouck se tendit lorsque de petites gouttes d’eau acides tombèrent sur sa peau. Il regretta son erreur de débutant de n’avoir sut sentir la pluie arriver. Amarok glapit au contact de cette eau qui brûlait le bout de ses poils.

– Vite, il faut s’abriter !

Toutefois Morgane ne l’écoutait pas, elle s’était détachée de lui pour se pencher sur une fleur solitaire. La jeune femme était hypnotisée, comme en transe en voyant cette fine tige sortir de la terre malade. D’un rouge vif, elle semblait hurler au monde l’existence de sa délicate vie. Nanouck se glissa à ses côtés, n’osant ni réitérer son conseil ni rappelle que cette fleur ne survivrait peut-être pas à la pluie dévastatrice. Il lui saisit la taille, pour lui impulser un mouvement de repli cependant Morgane ne pouvait détourner le regard de cette apparition végétale qui ressemblait étrangement à sa sculpture de noyer. Était-ce une simple coïncidence, le hasard de trouver sur sa route le modèle qui avait inspiré l’œuvre ? Le loup bondit soudainement en arrière et dévoila ses crocs.

– La cueillez surtout pas, lança une voix féminine qui les fit sursauter, c’est une battante, elle survivra à la pluie acide.

Le chant du vieux fou (XII)

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Chaque semaine je participe au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok. Après la mort de ses parents, elle décide de l’accompagner et de le suivre dans sa quête d’une mystérieuse ville où la brume ne dévorerait pas les poumons des gens. Celle-ci s’avèrera moins calme que prévu.

**

Plus Nanouck dansait, plus la terre tremblait et plus les hommes hurlaient. Davantage inquiète que terrorisée par ce mystère, Morgane s’accrocha aux poils laiteux d’Amarok en se demandant comment le jeune homme pourrait s’en sortir. Tout autour d’elle bougeait et le mouvement rendait le ballet encore plus imperceptible, déjà presque invisible à cause de la faible lumière et de la brume entêtante. Elle se réjouit d’être à genoux et non debout à lutter pour garder son équilibre.

– Ca recommence ! Ca recommence !, réussit à articuler l’un des intrus tombé au sol.

Soudainement, le loup fila entre les doigts de la jeune fille et se mit à danser lui aussi. Morgane était figée, incapable de cerner le secret qui unissait les deux compagnons. Malgré les cris de terreur des vagabonds, le spectacle avait quelque chose de féerique. La peau matte de Nanouck mêlait ce qui ne pouvait être mélangé : le corps du loup, vivant, fringuant, étincelant et la brume insidieuse, cotonneuse et mortelle. Les blancs s’unissait grâce au chef d’orchestre, le visage plus dur que jamais. Un sentiment étrange et inconnu la détacha de sa contemplation. Il s’étirait dans son cœur et manifestait son existence. Main sur la poitrine, la jeune fille ne put résister bien longtemps à cet appel envoûtant. Ses barrières mentales se brisèrent et laissèrent échapper une libération de joie qui s’empara du moindre atome de son esprit.

Ses sens semblaient avoir été démultipliés et aiguisés. Elle sentait tout ce qui l’entourait : le mouvement presque indécelable du vent, le bruit des pas sur le sol et surtout le bonheur incommensurable de la Terre, heureuse de trembler, de vivre, de se révolter. Morgane percevait sa délectation au contact du sang de l’homme qu’Amarok avait égorgé. Il s’épanouissait dans ses entrailles, représentant le dessert tant attendu après des années de disette gourmande.

Alors que le sol continuait sa gigue, Nanouck se battait avec l’un des intrus aussi facilement que si le calme avait régné.

Morgane, encore surprise par la connexion mentale qui semblait s’être opérée, ne put que rester immobile, même en constatant que le dernier des hommes rampaient vers elle. Galeux et rongé par les puces, il s’avançait vers elle, sa figure sale déchirée par un rictus méprisant. Il venait un poignard à la main et nulle difficulté à deviner ce qu’il allait en faire : il allait la tondre, la dépecer et la dévorer.

Malgré l’aversion que provoquait la vision du parasite rampant, Morgane sentit un calme olympien s’emparer d’elle. Les battements de son cœur s’apaisèrent et son corps cessa de trembler. Mue par un instinct qui la dépassait, elle plongea ses doigts dans la terre sèche et abandonnée, s’écorchant la peau contre les petites pierres enterrées. Un bruit sourd, différent du tremblement insensé qui durait depuis quelques minutes déjà, résonna sous leurs pieds. Son agresseur stoppa son avancée, la bouche déformée par le dégoût en contemplant cette jeune femme qui était, il y a encore peu de temps recroquevillée de terreur, lui faire face avec des yeux terrifiants. Le vent s’était levé, faisant bondir les cheveux blancs de Morgane qui semblaient à présent étinceler de milles feux. La brume vint s’enrouler autour d’elle, jouant dans sa chevelure indomptable, créant un effet mystique inattendu.

Des racines sortirent brutalement de terre et se ruèrent vers l’homme qui lui faisait face. Ce dernier hurla à s’en briser les cordes vocales, les yeux révulsés par la folie de ce tableau dément. Les lianes végétales attrapèrent le corps désarticulé par la terreur et le broyèrent avec force. De morbides craquements retentirent et les cris moururent aussitôt.

Leur méfait accomplit, dégoulinantes de sang, les racines s’effacèrent avec une lenteur lancinante. En dépassant Morgane, l’une d’elle se dressa pour lui toucher la joue. C’était profondément tendre, un geste que Morgane sentait intensément amical. Livide, incapable de se mouvoir, elle les regarda replonger dans leur foyer. Son regard se dirigea vers ses propres mains, toujours plongées dans la terre. Encore sous le choc, elle fut incapable de mobiliser sa raison pour effectuer des liens de causalité. Elle était dépassée. Elle se rendit doucement compte que le monde s’était autour d’elle s’était tu. Levant la tête, elle vit que Nanouck avait arrêté de danser. Le dernier homme debout la regardait avec des yeux luisant de répulsion et d’écœurement. La décharge de haine la fit chanceler.

– Saleté ! Monstre ! Crève ! Toi et tes chev …

Il ne put finir sa phrase car au même moment, le jeune homme s’était glissé derrière lui et, avec un geste expert et ferme, lui avait tranché la carotide. Avec de désagréables bruits de déglution, la dernière brebis égarée de cette funeste nuit chuta à terre. Nanouck frotta ses mains au sol pour les nettoyer, sans un mot.

Le silence retomba au milieu de leur petit troupe, se mêlant avec grâce à la nuit pâle. La terre n’était de plus de la couleur des écorces des arbres, elle suintait d’un rouge odorant et lourd. Face à ce désolant spectacle qui l’avait un moment emplit d’une félicité sauvage et incontrôlable, Morgane se mit à pleurer. De grosses larmes se mirent à couler en cascade sur ses joues sales et elle mâchait ses mots plus qu’elle ne les prononçait. Nanouck s’approcha et la serra contre lui pour la rassurer. Il tremblait également et ses yeux humides trahissait sa douloureuse nervosité. Il cherchait lui aussi à s’apaiser au contact de son amie. Néanmoins, lorsqu’il tendit la main vers sa tête Morgane eut un brusque mouvement de recul et s’éloigna de lui de quelques centimètres. L’image de son agresseur caressant avec douceur ses oreilles la hantait. Le jeune homme parut encore plus triste de sa fuite.

– Je n’ai pas peur de toi, réussit-il à dire, d’une voix bien plus suppliante qu’il ne l’aurait voulu

– C’est de moi dont j’ai peur …

La jeune femme regarda le corps disloqué par les racines, méconnaissable, et un frisson d’horreur la parcourut. C’était elle qui avait fait ? Avait-elle tué cet homme avec félicité ?

Comme si Nanouck avait entendu ses réflexions, il lui parla de la légende de Ahkiyyini le fantôme-squelette dont il pensait tirer son don. Il ne pouvait l’expliquer pourtant séparé par des milliers de kilomètres, son pays natal continuait à vivre en lui grâce à cette danse effrénée qui enchantait le monde jusque dans ses profondeurs.

– Peut-être que ton livre t’apportera les réponses à tes questions. Ou peut-être une autre histoire, enchaîna-t-il en réponse à son silence morose. Je t’aiderais, crois-moi.

Morgane détourna le regard des yeux si clairs et déterminés de son ami. Elle haussa les épaules d’un air désabusé et sécha rapidement ses larmes. Qu’importe les mots, son acte ne pourrait être gommé et resterait gravé dans sa mémoire comme une injustice. La joie sauvage qu’elle avait ressentit tantôt n’était pas la sienne.

– Je ne sais pas si je veux savoir, murmura-t-elle enfin.

Le chant du vieux fou (XI)

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Avec du retard cette semaine pour le défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc, Amarok.

Ils marchaient sans fin, se levant avant le soleil et se couchant après lui. Un silence amical régnait entre eux pour leur épargner l’âcre violence de la soif auquel une discussion les soumettrait. Morgane s’était rapidement mis en tête de se fabriquer une arme de défense adaptée, la dague que Nanouck lui avait offert lui posait plus de souci que de soulagement. Elle frémissait en touchant sa lame du bout des doigts et celle-ci embaumait. Un parfum dérangeant, loin de l’arôme enveloppant du bois se dégageait de l’acier étincelant. Elle craignait dans ces reflets froids la présence quelques mauvais génie qui pourrait s’échapper et la noyer d’histoires rougeâtres.

Les jours passaient et se ressemblaient, exception faite du paysage qui se métamorphosait peu à peu, apportant de nouvelles senteurs à leur univers. Au fur et à mesure qu’ils quittaient les montagnes et leurs sources cachées, la forêt s’effaçait pour laisser place à des plaines désolées, pratiquement nues. Une longue bande de goudron fossilisé, brisé en de multiples endroits, s’étendait maintenant sous leurs pieds. Elle semblait n’avoir aucune limite, elle serpentait sans fin devant leurs yeux, représentant l’ultime soupir d’un monde momifié.

Les deux comparses n’avaient aucune idée de la direction qu’ils devaient emprunter pour rejoindre la cité miroitante au bord de l’eau, pavée de lavande mauve chantante. Ils se contentaient alors de suivre le serpent qui peignait la terre, droit vers le Sud. Trouveront-ils des grains de signes déposés que leur route ? La métaphore frappait Morgane qui tentait d’attraper un souvenir flou, une histoire qui se délitait dans son esprit. Elle s’enfuyait avec la voix de sa mère dans des limbes inaccessibles. Luttant contre l’émotion, elle releva le menton avec autant de fierté qu’il lui était possible et apostropha Nanouck. La lumière était faible et la pénombre allait totalement s’abattre sur eux. Ils devaient s’arrêter et établir à l’endroit même leur refuge nocturne.

Ils étaient en train de s’installer lorsque Amarok se mit soudainement à grogner. Affolée, Morgane scruta les alentours, essayant de distinguer autre chose que les pierres, les arbres fantomatiques ou encore les trous lunatiques. Malgré son ouïe développée, elle n’entendait rien. Maladroitement, la jeune fille dégaina l’effrayant dague et la pointa face à elle en tremblant. Elle enragea contre sa lenteur qui l’avait empêché de finir son arc. Larmes aux yeux, elle sentait son courage faiblir. En territoire inconnu, jamais elle n’avait dû à faire face au vide silencieux alors qu’un compagnon prévenait d’un danger. Le contact du dos de Nanouck contre le sien la fit sursauter. Grâce à un coup d’oeil en arrière, elle put voir qu’il tenait également son arme devant lui. Il ne tremblait pas, sa main devait être ferme. Elle imagina sans peine ses yeux en amande plissés et attentifs, le regard plus dur que le roc. Alors qu’elle tentait de dompter sa terreur, son attention fut attirée par les subtils mouvements que produisait le corps de son compagnon.

Elle n’eut néanmoins pas le loisir de se pencher sur cette sensation car au même moment, trois silhouettes surgirent de l’ombre, découpés en ombre chinoise dans la lumière déclinante. Cette vision écoeura Morgane, un sentiment profond bien éloigné de la douce surprise qui l’avait saisit lorsqu’elle avait découvert Nanouck. Un de hommes était aussi grand que son père et les deux autres étaient plutôt trapus. Tous étaient crasseux et abîmés, et aucun ne possédait de cou. En ricanant, les intrus les encerclèrent, gardant un bon mètre de distance pour pouvoir admirer leur proie à loisir. Amarok avait le poil hérissé et ses crocs luisaient à la faible lueur du coucher. Il ne semblait malheureusement pas les effrayer, ils riaient même de lui, le pointant de leurs doigts mangés par les vers.

L’un d’eux s’attardait particulièrement sur Morgane. Un frisson de dégoût la parcourut lorsqu’il passa sa langue sur ses lèvres et elle sut instantanément qu’elle défendrait chèrement sa vie pour éviter que cet homme ne la touche.

– Jolies oreilles … Jolie, jolie poupée …, maugréa-t-il d’une voix sifflante aux accents inhumains.

Comme si ses paroles constituaient un code, les trois intrus se jetèrent de concert sur eux. Envahie par sa surprise et son absence de préparation, Morgane ne put que donner des coups certes furieux mais vains, déchirant le vide au lieu de la chaire, déclenchant ainsi l’hilarité de son adversaire au regard brillant. Épouvantée, elle cherchait le soutien visuel de ses compagnons. Chacun d’eux étaient engagés dans une danse mortelle, bondissant, mordant, coupant ou frappant. Néanmoins, ils échouaient à prendre l’avantage, affaiblis par la longue marche de la journée. A la suite d’une tentative malheureuse de sa part d’atteindre l’homme qui l’agressait, ce dernier lui décocha un violent coup de poing sur la mâchoire. Elle chuta à terre sous la violence du choc et resta sonnée une poignée de secondes. Pleurant de rage, elle tentait de partir en reculons pour mettre le plus de distance possible entre elle et la masse humaine informe qui s’approchait de plus en plus, un sourire narquois sur les lèvres.

– Morgane !, hurla Nanouck.

Le cri de son ami avait éventré le ciel et les inflexions de désespoir qu’elle nota lui indiqua qu’il était traversé par les mêmes pensées. Elle allait mourir là, dans une terre asséchée, inconnue, loin de sa forêt, sans avoir pu comprendre le mystère de sa vie. Elle tenta de dégager les cheveux qui s’étaient collés à son menton, rigidifiés par le sang qui s’en échappait, pour pouvoir affronter son assassin et le regarder droit dans les yeux. Ce dernier s’agenouilla auprès d’elle avec lenteur. Savourait-il le moindre de ses gestes ? S’attendant à un coup fatal, Morgane fut décontenancée lorsqu’il caressa avec tendresse ses oreilles. Ce geste inapproprié lui fit aussi mal que sa blessure au visage et elle eut la nausée. En outre, son haleine empestait.

– La touche pas, susurra Nanouck d’une voix glaciale.

L’interpellé se retourna avec un sourire carnassier qui se transforma en ricanement lorsqu’il vit le jeune homme se mettre à danser. Il oublia instantanément Morgane pour se joindre à ses comparses.

Amarok apparut comme par magie aux côtés de la jeune fille, léchant son visage avec précaution. Il ne semblait nullement étonné par le comportement de son maître. Morgane s’accrocha à ses poils, le cœur battant à tout rompre. Elle sentit néanmoins, au plus profond de son être, qu’elle ne devait rien faire et ne pas bouger. Cette immobilité que lui soufflait son instinct la révoltait mais elle prit la décision difficile de l’écouter et de contempler la scène en spectatrice extérieure.

Les vagabonds riaient à gorge déployée mais n’osaient pourtant approcher. Quelque chose semblait les retenir. La jeune fille regarda attentivement son compagnon pour déceler ce qui, dans son étrange ballet, maintenait à distance leurs adversaires. Estomaquée, elle se rendit compte que Nanouck ne bougeait pas uniquement ses membres, il se mouvait jusqu’au tréfond même de son corps, comme si ses os se secouaient et s’entrechoquaient. Il vibrait de plus en plus, le visage fermé et dénué de toute expression autre que la détermination froide.

– Bon, yen a marre, déclara soudain un des hommes qui sentait sa superbe s’ébranler.

Et la terre se mit à trembler.

Le chant du vieux fou (X)

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Comme chaque semaine, je répond présente au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, a ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc.

**

La sentence de Nanouck l’avait hanté tout le jour, rongeant son cerveau aussi facilement qu’une hallebarde en fer percerait sa chaire. Sa faiblesse en était écœurante et la nausée honteuse l’avait traquée à chaque pas. Le silence s’était donc naturellement installé, envahissant le moindre espace entre eux.

Ils avaient accueillit la nuit tombée avec soulagement tant leurs corps et leur esprit réclamaient du repos. La température avait rapidement chuté, éloignant l’atmosphère moite et chaude que la brume distillait. Joueuse, elle dansait éternellement sur l’horizon et contrôlait la météo selon son bon plaisir, au détriment des pauvres créatures qui erraient en son sein.

Ils allumèrent rapidement un humble feu, avec l’aide de quelques brindilles fines comme le vent. Après une bouchée de nourriture, Nanouck tourna le dos à Morgane et se roula en boule pour conserver un peu de chaleur que la nuit allait lui voler. Amarok était allongé entre eux, sa tête oscillant entre son maître et la jeune femme. L’intelligence qui brillait dans ses prunelles continuait de suspendre Morgane, la mettant quelque peu mal à l’aise. Pouvait-il percevoir la douleur lancinante qui se frayait en elle ? Les paroles de Nanouck l’avaient bouleversé plus que de raison et elle peinait à garder son impassibilité. Une fille de la Nature. Le souvenir d’Eline éclot dans son esprit en même temps que ses larmes débordèrent doucement de ses yeux. Elle lui manquait terriblement. Jamais elle n’avait eu peur des mystères et elle aurait eu les réponses pouvant chassant son vague à l’âme. Sans elle, combien de temps la dépression nuageuse hanterait son crâne ? Serait-elle aussi persistante que la brume ? Comment surmonterait-elle le futur ?

Amarok bougea alors, comme en réponse à ses cris muets. Il vint se blottir contre elle et posa sa tête sur son épaule. Un gémissement profond, rauque, semblant naître des entrailles même de la Terre s’échappa de sa gorge. Elle sécha ses larmes dans sa fourrure et le caressa. Elle sentait le cœur du loup battre, vibration hurlante de vie qui parcourait son corps avec une vitesse folle. Du bout des doigts, elle pouvait suivre les contours poitrail, fascinée par la puissance endormie qu’il recelait.

– Il t’aime bien, constata Nanouck.

– Comment le sais-tu, demanda-t-elle nullement surprise par le réveil de son ami.

Morgane leva la tête des poils chaleureux d’Amarok et croisa les yeux sombres du jeune homme. Il était déterminé, sûr de lui. Une aura de force tranquille émanait de lui et pourtant elle ne pouvait s’empêcher d’être méfiante. Ses yeux en amande et son teint hâlé étaient si différents de ses caractéristiques physiques qu’elle ne savait comment se comporter.

– Qui es-tu ?

– Enfin tu oses.

Le visage de Nanouck s’illumina d’un sourire que les faibles flammes du feu mirent en valeur. Il resta allongé sur le dos, le regard perdu vers le ciel à tout jamais fermé.

– Je viens de loin, de très loin, au-delà même de l’océan putride qui s’étend au Nord. Mon pays est celui des glaces éternelles et avant, on voyait le soleil darder avec passion ses rayons ardents sur les étendues blanches et immaculées, créant les plus magnifiques des arc-en-ciel au monde. Et puis tout a changé, brutalement, au beau milieu d’une journée calme.

Devant l’air interrogateur de Morgane, il lui précisa que cet épisode correspondait à son Soir à lui, que les heures n’étaient pas identiques partout. La jeune femme fut plongée dans une profonde perplexité mais n’osa pas creuser davantage la question.

Les yeux voilés, Nanouck lui restitua le récit de ses parents : des champignons orangés avaient fleurit sur l’horizon, la Terre avait violemment tremblé, comme si le monde avait souhaité se renverser et se déverser dans les étoiles. Sa mère était enceinte de lui à ce moment-là et par miracle elle survécut, et lui aussi. Sa grossesse avait prit fin quelque mois après. Avec des sentiments mitigés, entre soulagement et inquiétudes, le couple avait élevé Nanouck dans ces nouvelles conditions difficiles. Plus il grandissait, plus la glace fondait et se noircissait, se transformant en torrent de boue qui avalait les siens.

– Enfant, je croyais que c’était de ma faute, articula-t-il, que le Grand Esprit nous abandonnait peu à peu à cause de moi. Je crois que d’autres membres de la tribu partageait ces pensées. J’étais le seul bébé qui avait survécu. Après une de mes balades solitaires, j’ai trouvé un louveteau, seul lui aussi, blessé et terrifié. C’est comme ça que j’ai rencontré Amarok.

Morgane imagina avec émotion un garçon aux joues rondes, seul, au milieu d’une terre qui se mourrait, accompagné d’un louveteau malingre.

Il continua sans s’arrêter, comme si sa compagne n’existait plus, racontant cet or blanc qui disparaissait et la baie qui débordait, plus puante jour après jour. L’océan ne ramenait plus de poissons mais de la poussière qui brûlait les corps. Même quand ses parents moururent, il resta sur sa terre. Il lui fallut enterrer le dernier membre de sa tribu pour prendre la décision de partir, l’âme écartelée. Sans Grand Esprit, sans neige, sans tribu, un inuit n’est rien, encore plus s’il n’a pas prouvé qu’il était un homme. Nanouck n’avait que treize ans et l’innocence de l’enfance. Il avait survécu, Amarok également, et toute sa vie il porterait le poids de l’abandon de sa patrie.

Parler l’avait profondément remué et il ne retenait pas ses larmes, il ne les cachait pas.

– Tu sais, je crois que toi aussi tu es spécial.

Un léger rire bondit de sa gorge en réponse et les mots de Morgane lui permirent de tarir sa peine pour aujourd’hui.

– Je ne sais pas. Je ne suis qu’un homme des neiges d’après les cons que j’ai croisé.

Il souriait de toutes ses dents, comme si les insultes qui dansaient dans ses souvenirs ne l’avaient pas atteint. Et pourtant, Morgane en était persuadée, si elle était une fille de la Nature, alors il était son frère. Orphelins, une autre mère les attendait, quelque part, et elle avait besoin d’eux.

Tout deux devaient tourner la page.

Le chant du vieux fou (IX)

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Comme chaque semaine, je répond présente au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.

Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, avait ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.  Peu de temps après cette étrange découverte, elle rencontra Nanouck, jeune garçon solitaire accompagné de son loup blanc.

***

Morgane reste murée dans son silence. Les secondes passaient et les yeux de Nanouck ne cillaient pas. Elle ne voulait pas baisser le regard et son corps entier semblait se révulser contre l’apparence calme qu’elle lui imposait. Et lui attendait, dos contre l’arbre frêle, entouré par son loup blanc, Amarok, et son sac de voyage. En toute vraisemblance, il pourrait rester ainsi des siècles, brisant l’horloge de l’éternité et domptant cette temporalité qui angoissait la jeune femme. Elle devait prendre une décision, dans ce laps de temps précis, elle ne pouvait l’éviter.

Soudain, Nanouck bougea, tendant la main vers son sac de toile pour y saisir quelque chose. Morgane ne savait si elle pouvait être soulagée de la fin de cette interminable parenthèse. Abandonnerait-il sa question ? Serait-il capable de partir sans se retourner, l’oubliant derrière lui ? Avec ce même acharnement patient, il la tira de ses digressions mentales pour lui montrer un vieux papier abîmé et jaunit.

– C’est une carte, précisa-t-il, et tout cela représente la Terre.

Elle le regarda, troublée. Comment un tel simulacre pouvait-il représenter le monde ? Comment en connaissait-il les limites et les contours ? Était-elle donc sotte à ce point ? Le jeune homme continua sa présentation, ne devinant nullement l’ébranlement de son amie malgré les larmes qui perlaient à ses yeux. Il lui expliqua que c’était une copie qu’il avait faite de mémoire, reproduisant fidèlement ce que ses parents lui dessinaient lorsqu’il était enfant.

– Et comment tes parents pouvaient-ils savoir ?

Sans le vouloir, la voix de Morgane s’était empreinte de la dureté de la pierre. Ce fut au tour de Nanouck de se plonger dans le silence, une drôle de lueur dansant dans son regard sombre. Finalement, la jeune femme se dit qu’elle n’aurait pas à trancher sur sa question, il partirait de lui-même, excédé par son comportement. Il l’abandonnerait. Pourquoi en était-elle aussi triste ?

– On est dans l’Allier, finit-il par reprendre, le doigt perdu sur la carte. Et moi je vais dans le Sud.

– Je viens.

Les deux comparses furent aussi surpris l’un que l’autre. Ce n’était pas véritablement Morgane qui avait parlé, ils le savaient. Sa voix avait sonnée plus roulante, plus succulente à l’oreille. Un drôle d’instinct avait traversé les frontières de son esprit prudent et avait apparemment pris le contrôle. Elle se résigna face à cette mystérieuse rébellion et se leva pour récupérer le sac qu’elle avait préparé.

Ils partirent rapidement. Morgane n’eut pas un regard en arrière, ni pour la motte de terre, ni pour les arbres, ni pour la maison. Ses yeux restèrent fixés sur le déhanchement souple d’Amarok qui ouvrait la voie. Au fur et à mesure de leur avancée, la forêt s’éclaircissait et les rares se firent de plus en plus rares. De rachitiques ils étaient passés à effondrés, comme si supporter leur poids était devenu impossible. La brume les accompagnait religieusement, sans fléchir, leur dissimulant les rares points d’eau. Il fallait toute l’adresse de Morgane, qui avait été élevée dès la naissance à distinguer les renflements du sol, pour ne pas les rater. Cette dernière parlait peu, n’osant pas s’ouvrir à cette altérité inconnue qui avait déboulé dans son existence. En réponse, Nanouck parlait pour deux, à la fois ravit d’avoir de la compagnie et gêné par le silence qui s’était instauré. Elle ne cherchait pas à poser de questions personnelles et il en fut soulagé.

Tout en dégustant une crêpe de pommes de terre, son nouveau péché-mignon, il se mit en tête de lui décrire le monde qu’elle allait rencontrer. Nulle gourmandise ou dragée ne l’attendaient au-delà des chemins, c’était avec violence qu’elle allait découvrir ce qui se cachait derrière les limites de sa bicoque. Les gens de leur âge étaient rares, les enfants mourraient vite asphyxiés par la brume rampante ou asséchés par le manque d’eau. Les rassemblements humains étaient rares et encore plus rares ceux qui, comme elle autrefois, s’étaient installés à un endroit précis. S’enraciner comme les arbres c’était mourir avec eux. Morgane frémit en entendant son inflexibilité sur ce qu’il considérait être une condamnation à mort. Jugeait-il ses parents, derrière les mots qu’il lui envoyait ? Néanmoins, ce fut lorsqu’il expliqua que la mobilité des êtres humains était insufflée en grande partie par une quête qu’elle fut le plus surprise. Nanouck eut le plus grand mal à retenir ses ricanements. Les yeux verts de Morgane ne révélaient pourtant qu’un simple désir de comprendre ce qui lui échappait et il sentait que ce serait une bêtise de se moquer d’elle. Elle ne s’était pas arrêtée pour poser sa question, à peine si son pas avait été troublé par sa étonnement alors que Nanouck avait faillit trébucher et s’étaler de tout son long.

– On dit qu’il existe une ville, une village magique bercée par un miroir d’eau infini …

– Pourquoi ne pas simplement se fier à la carte ?, coupa Morgane.

– La carte ne l’indique pas.

– Alors elle ne sert à rien.

La logique implacable de la jeune femme manqua encore une fois de le faucher dans son élan. Il eut furieusement envie de se moquer d’elle en réponse, notamment pour son ignorance. Il chassa rapidement la pique de sa compagne, reprenant contenance et reprit le fil de son récit. Il décrivit cette cité mystérieuse comme habitée pas les êtres les plus beaux et les plus intelligents du monde. Là-bas, la brume ne voilait pas le cil et les couleurs y étaient aveuglantes. Ces êtres entourés par la clarté la plus pure préservaient l’ultime souffle de la Nature moribonde entre leurs mains douces. Protégée par ces hommes et ces femmes à l’égal des dieux, elle attendait ses filles et ses fils à qui elle avait donné la vie lors de son dernier hurlement de souffrance.

Morgane remarqua alors que Nanouck, à l’instar de sa mère, parlait de la Nature comme d’une femme insaisissable, cloîtrée et mélancolique. Qu’en était-il vraiment ?

– Et toi, déclara-t-il d’une voix étonnement solennelle, tu es l’une de ses filles. C’est évident.

Le chant du vieux fou (VIII)

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Comme chaque semaine, je répond présente au défi d’Olivia Billington, ravie de pouvoir continuer l’histoire dans laquelle je me suis lancée.  Voici un petit résumé : Un mystérieux cataclysme, mêlant tempêtes et explosions nucléaires, avait ravagé la terre. En même temps que la terre se déchirait, une étrange enfant aux oreilles pointues et aux cheveux pâles vit le jour. Ainsi naquit Morgane, que ses parents voulurent protéger en s’enfuyant au coeur de la montagne. Vingt-ans après, le nourrisson a grandit bon gré mal gré à cause des privations de leurs conditions de vie. Amoureuse de sa forêt rachitique, Morgane aime s’y promenant contre l’avis de ses parents. Elle était loin de se douter au milieu de cette forêt vide de vie, elle trouverait une sculpture de bois, dont l’existence même heurtait l’écoulement tranquille de sa vie.

**

Morgane s’éveilla le lendemain enveloppée par une lumière diaphane, filtrée par le cristal de la brume. Elle ne saurait dire si c’était le crépuscule qui se déployait ou si le soleil s’éveillait en même temps qu’elle. Elle avait dû s’assoupir dans la soirée, sans s’en rendre compte. La jeune femme ne bougea pas d’un cil, laissant l’énergie du réveil se diffuser dans son corps, jusqu’à ses orteils encore plongés dans la terre. Une larme, aussi ronde qu’une perle de rosée, coula sur sa joue sale. Le monde embaumait la fin. La maison était étonnamment silencieuse, sans aucun bruit pour briser le calme de la forêt fatiguée. Elle se leva sans hâte et improvisa un rapide chignon bas, s’aidant d’une mèche pour lier ses cheveux. Elle eut brusquement l’image de sa mère, les yeux rêveurs face à son livre ouvert, raconter qu’elle aurait bien aimé sauvé les bigoudènes du Soir car elle aimait la coiffure que cela créait. Morgane n’eut même pas la force de se demander pourquoi ce souvenir avait éclaté dans son esprit.

Lorsqu’elle passa le seuil de son foyer, une odeur froide l’agressa, surpassant celle des crêpes de pommes de terre cuisinées la veille. Elle trouva ses parents recroquevillés, face à face, les mains liées. Jusqu’au déclin ils étaient restés soudés. Elle découvrit dans leur corps raides l’autre facette de la vie. C’était un prisme qu’elle n’avait connu que pour ses arbres. Une violente vague d’émotions voulait déferler sur elle, néanmoins Morgane resta stoïque. Un éclat, aux côtés de son père, attira son regard. C’était une petite fiole délicatement ciselée, gravée d’un majestueux bateau à voiles. Le polygone de carton qui servait de bouchon avait été lancé au loin, sans doute avec force. Morgane imaginait sans peine la profonde détresse qui s’était emparée de Victor. Malgré sa force, son courage, son entêtement, il n’avait pu une seconde concevoir vivre sans sa femme, sa radieuse Eline. Elle chassa du plat de la main les larmes rebelles qui défiaient son ordre de retenue. Avec des gestes automatiques, elle rassembla quelques affaires dans un sac de toile : les crêpes, quelques radis rabougris, une pomme de terre et son livre sur la légende du Roi Arthur. Elle sortit la sculpture de noyer de son pantalon, la contempla un instant et la rangea avec le reste. Plutôt satisfaite de son paquetage, elle le posa dans un coin et se saisit de la pelle appuyée à côté de la porte. Décidée, ses gestes ne tremblèrent pas. Toutefois, lorsqu’elle sortit de la bicoque, la surprise la figea en statue de pierre. Un jeune homme lui faisait face.

C’était la première fois qu’elle voyait un autre être humain. Elle en était à la fois terrifiée et fascinée. Il était plus grand qu’elle et sa peau était de la couleur de la terre. Ses cheveux noirs étaient longs, d’une finesse remarquable. Ce furent ses yeux qui retinrent toute son attention. Ils étaient légèrement étirés vers les tempes et plus sombres que la nuit. Obnubilée par sa longue observation, elle prit soudainement conscience du loup qui se tenait en retrait de l’inconnu, comme un vigile surveillant les arrières. C’était celui qui l’avait surprise dans la forêt , elle en aurait mit sa main à couper. La blancheur de son pelage rivalisait avec celle de ses cheveux et Morgane fut rassurée de le voir calme, la queue remuant légèrement. Aucune volonté d’agression ne se lisait dans son corps. Grâce au frisson qui parcourut ses bras, elle se rendit compte que le jeune homme la détaillait ostensiblement. Elle rougit de cette intrusion étrangère dont elle ne savait comment se défendre. Elle le vit s’attarder sur ses oreilles et baissa la tête, se souvenant des paroles de son père.

– Je m’appelle Nanouck, déclara-t-il soudain, brisant ainsi le silence qui les avait encerclé.

Elle ne répondit pas, doutant encore des réactions qu’elle devait avoir. Au lieu de s’appesantir en discours qu’il sentait inutiles, Nanouck porta son regard sur la seconde pelle qui était posée contre le mur. Il avait repéré celle que tenait fermement la jeune femme. Ravalant ses larmes, Morgane hocha légèrement la tête. Ensemble, ils se dirigèrent vers un des arbres malingre qui vivait près de la maison. Ensemble, ils creusèrent, sans un mot, assez longtemps pour que leurs muscles leur fassent mal et que la fosse soit assez profonde pour y glisser le couple d’amoureux. Il leur fallut encore plusieurs coups de pelle pour rabattre la terre sur les visages figés.

Nanouck s’assit dos contre l’arbre, contemplant la butte de terre fraîche abritant le dernier repos d’inconnus. Le loup était resté à distance, comme s’il avait comprit le besoin d’isolement de la jeune femme muette. Morgane alla chercher le seau d’eau qu’elle avait puisé la veille, accompagné de deux petites coupelles. Elle s’installa à ses côtés et se détendit instantanément lorsque les gouttes froides touchèrent ses lèvres. Elle ferma les yeux, l’esprit déchiré par un dilemme qu’elle ne savait résoudre. Le voulait-elle réellement ?

– Je m’appelle Morgane, déclara-t-elle finalement.

– Où vas-tu ?

– Je ne sais pas, admit-elle. Là où il y a d’autres humains histoire de rentrer dans un groupe … une famille.

Sa voix chevrota sous l’hésitation qui envahissait son corps. Il ne lui fallut qu’un bref instant pour retrouver un masque impassible, ce qui impressionna beaucoup Nanouck. Elle venait d’enterrer des proches, certainement ses parents, et elle lui parlait d’une voix neutre de choses terriblement pratiques comme le besoin de nourriture ou de sécurité. Il prit conscience qu’elle ne connaissait rien du monde hormis cette pathétique forêt. Elle fut gênée par ce regard clair qui lui renvoyait avec force son ignorance.

– Je connais un peu le monde, j’ai lu des livres, tenta-t-elle de se justifier, drapée dans sa fierté.

– Des quoi ?! Rétorqua Nanouck.

Elle alla chercher le livre de légende glissé dans son paquetage pour le lui montrer et en échange il lui montra ses dagues. Elles rappelèrent à Morgane les histoires de pirates que sa mère lui racontait lorsqu’elle voulait s’évader de la terre. Elle examina les gravures étranges qui s’épanouissaient sur les pommeaux.

– Plus que les lignes étranges que tu transportes, tu auras besoin de ça pour survivre.

Elle resta stoïque et silencieuse en regardant l’arme qui lui tendait.

– Voyage avec moi, et avec Amarok.

Cette proposition vertigineuse qu’il lui souffla à mi-voix lui donna le tournis.