Archives de Catégorie: Nouvelles

Publication Corbeau

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Comme je vous le disais précédemment, ma nouvelle « Les dessous de la photographie » a été retenue pour figurer dans le sommaire du troisième numéro de Corbeau ! Le thème central du numéro de ce mois est « Meurtres à tous les étages ». Une lecture à éviter de nuit donc …

Extrait :

 » Les trois coups étaient lancés et la magie du théâtre emporta le jeune homme dans son tourbillon impitoyable et passionné. Inéluctablement. Il en oublia de photographier. Ses yeux brillants ne quittaient pas la scène et son cœur battait avec celui des personnages. Puis elle fit son entrée. Ce fut la première fois qu’il ressentit une telle onde de choc. Il en fut cloué sur place. Tétanisé et sans souffle. Juliette et sa longue robe rouge sang. Son cou gracile où brillaient milles étoiles. Son port altier s’ornait d’un visage fin, avec de grands yeux noirs d’encre et des sourcils impeccablement dessinés. Ses cheveux étaient relevés à la va-vite et des mèches rebelles s’échappaient de son chignon, venant se perdre sur sa nuque. Son regard était attirant, diabolique, presque sauvage.

Les autres personnages n’existaient plus. Ils étaient balourds et creux. Ils lui faisaient de l’ombre. »

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La fièvre du samedi soir (I)

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La genèse de cette histoire est un pari lancé par mon compagnon : « j’ai envie que tu écrive une histoire avec une petite culotte perdue ». Défi relevé !

**

Ce fut la clarté matinale qui réveilla Hugo. Les rayons du soleil naissant filtraient au travers de la toile de tente. Encore imbibé d’alcool, le jeune homme s’étira comme un chat ankylosé. Il était plongé dans un brouillard de douceur et d’euphorie et ne cherchait pas à s’en dépêtrer trop brusquement. Une vague de félicité le traversa comme une onde de chaleur, sans raison apparente. Hugo se sentait terriblement entier et vivant. Il prit soudainement conscience de sa nudité et tenta d’extraire de sa mémoire une explication à ce tableau. En vain. Cette dernière continuait de tranquillement cuver dans un coin de son esprit. Un mal de crâne le titillait et ce fut en portant ses mains à ses tempes, avec le désir vain de le soulager, qu’il remarqua la culotte bleue échouée entre ses doigts. Sa présence pouvait-elle expliquer son sentiment de quiétude ? Sa nudité ? Hugo demeura interdit. Le tissu était incroyablement léger, d’un bleu étrange. En retournant le sous-vêtement dans tous les sens, dans une quête d’un indice qui lui permettrait d’identifier sa propriétaire, Hugo perçut l’absence d’uniformité de la couleur. Passant du turquoise à l’azur, c’était un arc-en-ciel de bleu que le jeune homme tenait dans sa main. Il n’avait jamais vu un tel prodige.

Il s’habilla rapidement, en prenant soin de glisser la culotte dans la poche de son jean avec l’espoir que ses comparses de soirée reconnaîtraient le mystérieux vêtement. Hugo sortit de sa tente avec précaution, limitant au maximum les déplacements brutaux. Laver sa hutte de fortune un lendemain d’ivresse n’était pas son objectif premier ! L’air marin fut la première réalité qui l’enveloppa. La Méditerranée était là, immuable, s’alanguissant sagement sous le soleil. Hormis quelques tentes, des cadavres de bouteilles et un feu de camp mourant, la plage de Salin-de-Giraud était déserte. Plus sauvage que mannequin, elle n’attirait pas pour ses attraits. Elle était l’humble collier ornant la naissance de la mer.
– Salut mec. Bière ?
Comment lutter contre une nuit difficile ? Continuer sur la même lancée que la veille. Hugo hocha la tête et vint s’échouer aux côtés de son ami.
– Dis Alex, demanda-t-il après une gorgée, j’ai pécho hier ?
– Non, je crois pas. Pourquoi ?
Pour toute réponse, le jeune homme sortit la culotte bleue. Son ami siffla d’admiration.
– Tu saurais pas à qui elle appartient ?
– Malheureusement non, et si je l’avais su, c’est moi qui me serais réveillé avec, crois-moi ! Tu devrais la faire essayer à toutes les femmes du Royaume, comme dans le contre, lança-t-il das un éclat de rire.
Hugo se joignit à son hilarité et les deux amis trinquèrent avec enthousiasme.

Dangereuse insomnie

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Chaque nuit, au moment où tel un funambule j’oscillais entre éveil et sommeil, Amanda quittait notre lit. Mon esprit embrumé, déjà en train de s’habiller de rêves, n’avait le temps de formuler des questions qu’il plongeait dans un profond sommeil. Le matin, lorsque je me levais tout engourdi, le doute m’assaillait. Avais-je imaginé le départ de ma compagne ? Avais-je perdu la frontière avec la réalité ?

C’était ainsi qu’Amanda me voyait quand je la rejoignais, flottant dans un caleçon trop grand pour moi, les cheveux en bataille et le regard ailleurs. Son rire éclatant comme un soleil m’éloignait de mes interrogations. Elle m’accueillait à notre table avec cette simplicité qui la caractérisait tant. Éperdu d’amour, je contemplais son visage frais, orné de deux grands yeux ouverts sur le monde. Ces derniers n’étaient pas ombragés par les cernes et elle n’avait jamais les traits d’une femme que le sommeil fuyait lorsqu’elle déposait, face à moi, une pile de pancakes fumants.

– Pourquoi cuisine-tu, m’échinai-je à lui demande chaque matin, notre Serge pourrait le faire.

– Laisse donc Serge reposer ses circuits, répondait-elle invariablement, et laisse-moi cette liberté de cuisiner.

Elle disait ces quelques mots avec son habituel sourire et une âme non-avertie ne verrait qu’une femme un peu fantasque. Néanmoins ce matin-là je perçus une pointe d’amertume au-delà de son sourire. C’était ainsi, chaque fois qu’elle parlait de liberté, son esprit s’envolait loin de moi. Elle me disait souvent qu’un jour, nous serions libres. Elle rêvait d’être une Robinsonne.

– Amanda, il n’y a plus rien à découvrir sur Terre.

– Je sais, soupira-t-elle. Tout est connu. Tout est accessible. Après tout, nous avons déjà visité tout les pays du monde grâce au Transporteur Immédiat.

Amanda n’était pas idiote. Il fallait de l’inconnu pour qu’existe un Robinson. Toutefois cette chimère ne la quittait pas. Quand elle partit travailler, me laissant avec mon petit-déjeuner à peine entamé, je voyais bien que ce désir s’étiolait encore dans son esprit. Tout à ces pensées, je soufflais distraitement sur mon café, songeant au dépit de ma compagne et sur la manière de le chasser.

*

Ce fut la nuit suivante que je compris que mon ressenti de la veille n’était pas une illusion. Alors que je caressais les cheveux d’Amanda, tout éveillé par l’excitation que son corps m’inspirait, le sommeil me tomba dessus avec violence. Je tentais de résister, gémissant presque au milieu des draps. Garder les paupières ouvertes était une torture innommable tant mon corps galopait inexorablement vers la somnolence. La dernière image que je vis fut la silhouette élancée de ma femme qui quittait notre lit sans un regard en arrière. La nuit, alors, me kidnappa.

*

Le lendemain, je ne répondis pas à la chaleur d’Amanda, gardant la bouche close. J’en étais à me méfier d’elle et je restais immobile tandis qu’elle partait les yeux embués. Écœuré, je jetais son déjeuner que je ne pouvais qu’imaginer pourri par ses mensonges. Il me suffit d’un claquement de doigts pour que Serge se mette aux fourneaux, et tant pis pour le manque d’amour distillé dans la cuisine.

*

Le soir venu, je ne me joignis pas à Amanda pour le repas, préférant avaler rapidement une tranche de jambon et un bout de pain. Je n’avais pas desserré les lèvres, portant rancœur à mon épouse. Pourquoi diantre se levait-elle la nuit ? Me tromperait-elle ? Ou bien est-ce que je la dégoûtais tant qu’elle se sentait obligée de fuir mon contact ?

Je montais me coucher après elle, lui tournant le dos et gardant les yeux grands ouverts. Le sommeil ne me ravit pas cette nuit-là.

Rapidement, je la sentis se faufiler hors des draps, laissant derrière elle son léger parfum de fleurs. Je me levais d’un bond et suivit son ombre. Elle ouvrit une trappe dissimulée sous nos tapis de particules d’étoiles. La colère me monta au nez en constatant qu’elle me dissimulait des choses au sein de ma propre maison. Sous mon tapis ! Qu’allais-je découvrir dans cette pièce secrète ?

Je descendis résolument l’escalier en bois, ne cherchant pas à me faire discret. J’étais furieux et en même temps terriblement curieux. Il n’y avait pas d’autres voix dans la pièce, ce qui excluait la théorie de l’adultère. Que faisait-elle alors dans cette pénombre ? Anxieux, je me demandais soudainement (et stupidement) si elle ne torturait pas des animaux. Elle avait porté une attention toute étrange aux petits chats de l’animalerie il y a une semaine …

Brutalement, les néons s’allumèrent, coupant court à mes réflexions désornonnées. Momentanément aveuglé, je vacillais en me retenant au mur. Une fois ma vue retrouvée, je vis Amanda qui me faisait face, toujours souriante. À ses côtés se tenaient deux humanoïdes parfaits, l’un à son image, l’autre étant mon portrait craché. J’eus l’impression de me regarder devant le miroir. Éberlué, je me tournais vers elle en quête de réponses, incapable d’articuler un mot.

– Nous serons libres, me répondit-elle simplement.

– Mais … mais pour aller où ? Tout appartient à la Connaissance !

– Tout. Sauf chez nous.

L’énigme du siècle

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Ondine était assise sur sa chaise de bureau, le buste rejeté sur le dossier. Les yeux au plafond, concentrée, la mâchonnait ses courtes mèches rousses qui lui barraient le visage. Une feuille lui faisait face. Orgueilleuse, elle la défiait de son blanc immaculé et vertigineux, semblant rire de son désemparement. La jeune femme devait rendre un article traitant de l’Océan demain avant 9h au ministère de l’Histoire Naturelle et elle ne voyait pas comment écrire avec objectivité. Sa seule envie était d’inscrire en lettres rouges et coulants le mot « menteurs ». Ou « assassins », ou encore « bandes de cons » mais c’était là bien trop polémique pour ses frêles épaules de solitaire.

En soupirant, Ondine jeta un regard au travers de la fenêtre de son salon. De là, elle avait une vue merveilleuse sur l’Océan noir, profond et inviolable. Cette vision la mit au bord des larmes et, fébrilement, elle se saisit de son stylo bic. Il fallait, elle le sentait, qu’elle évacue sa rage, qu’importe que son action soit vaine.

« Les dérives aquatiques, ou comment les êtres humains ont ruiné les océans,

écrit par Ondine Vilemain.

Il est un fait mondialement connu et accepté de nos jours : l’Homme ne va plus sous l’Océan. Y voguer est devenu une épreuve extrême que seuls quelques bateaux coûteux peuvent livrer. L’eau, autrefois claire, épicée et rafraîchissant, est devenue acide et froide. Elle refuse toute présence humaine. Même l’eau des rivières et des lacs est inhospitalière.

Et tout le monde s’en fout.

Est-ce si loin le temps où nous nous prélassions dans l’Océan pour avoir à ce point oublié toute la joie qui découlait d’une bonne baignade ? Depuis quand cela durait ? Trente ans, quarante ans ?

Ma mère fut la dernière océanographe, elle s’est battue jusqu’au bout pour continuer son métier et l’un de ses plus grands défis, son héritage, a été de garder ma conscience allumée. Petite fille, ma mère me montrait des photographies d’archives et mes préférées étaient celles représentant les lagons. Quelle émotion ! Une eau si pure, d’un bleu électrique, qui gardait autrefois des îles maintenant englouties.

Que reste-t-il de cette muraille ? »

Ondine cessa d’écrire, submergée par la force de ses sentiments et de ses souvenirs. Sa mère lui avait transmis sa passion et si elle n’avait pu faire de la recherche son métier, la jeune femme avait décidé de se couper du monde pour s’établir près de l’Océan, miroir indestructible et ravageur. Les gens la traitaient de folle, d’hystérique. Au fond, ils avaient peur d’elle et de sa fascination hors normes pour ce milieu hostile qui la dévorerait aussi facilement qu’il avait détruit des milliers d’autres corps.

Son esprit avait considérablement dérivé et Ondine savait bien que cela ne servait à rien de s’écharner. Elle écrirait cet article plus tard. Elle posa son stylo sur sa feuille noircie d’émotions et de révoltes, abandonnant derrière elle ce travail inachevé. Après avoir attrapé un gilet, elle sortit de sa petite maison pour aller se balader sur la plage. Le vent rugissant faisait voler ses cheveux courts dans tout les sens et elle peinait à garder son champ de vision dégagé. Elle contempla avec un léger sourire son familier tableau lunaire, peint avec la grisaille d’un sable souillé et orné d’un fragile esquif, que la jeune femme avait tant bien que mal consolidé, était couché sur le flanc à quelques mètres d’elle. L’Océan était plus sombre que la nuit. Loin de la grâce et la souplesse qu’il aurait du posséder, la masse d’eau qui lui faisait face semblait plus solide que liquide, comme une immense vague de béton à peine coulée.

Les scientifiques n’avaient jamais pu expliquer cette brusque métamorphose qui avait transformé le visage de la Terre, se perdant en conjecture alliant changements climatiques, pollution ou détérioration délibérée. Certains citaient même Dieu. Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, plus personne ne cherchait. L’oubli avait rongé les esprits et triomphé de la curiosité. L’Océan était comme ça et resterait comme ça, voilà tout.

Soudain, un chant s’éleva dans l’immensité environnante. Surprise, les yeux écarquillés, Ondine fouilla du regard les alentours pour en trouver la source. Elle ne vit rien, rien d’autre que sa plage désolée et déserte. La mélopée résonna de nouveau et elle put cette fois-ci, en tendant bien l’oreille, en attraper quelques mots : « bêche, bêche jolie … radis ». Ondine secoua la tête et laissa échapper un juron. Ces paroles n’avaient strictement aucun sens, son esprit ne pouvait que dérailler et entendre des chimères. Elle fit demi-tour, déterminée à rentrer chez elle. Néanmoins, c’était sans compter sa curiosité dévorante qui la saisit après quelque pas seulement. Elle ralentit sa marche, son ouïe aux aguets. La mélodie envahissait son espace sonore et en se concentrant, elle put enfin percevoir d’où elle venait. L’Océan.

Mue par un violent instinct, elle se rua vers l’embarcation de bois. Les forces décuplées par l’adrénaline, elle le remit sur pieds et, précautionneusement, elle le poussa vers la mer. Un rire nerveux s’échappa de sa gorge sèche. Si quelqu’un la voyait, elle était bonne pour l’internement, à vie, sans retour espéré. Pourtant cette pensée n’entrava pas son geste. Elle mourrait en essayant mais pendant au moins quelques secondes elle serait libérée du poids de ce mystère qui avait alourdit sa vie. Que restait-il sous la surface immobile ?

D’un saut souple, elle bondit dans l’embarcation qui tangua légèrement sous la secousse. Elle se saisit de la pelle en fer qui gisait au fond de la coque et s’en servit de rame de fortune. Elle allait le plus vite qu’elle pouvait, dopée par la peur d’échouer. Elle n’aurait pas de second essai. Elle entendait déjà l’outil se désagréger au contact de l’acide. Il fallait qu’elle soit suffisamment éloignée avant que la coque ne soit trop attaquée et ne cède. Après quelques minutes de bataille, elle lâcha la pelle. Nul besoin de la sortir de l’eau pour savoir qu’elle avait été rongée et détruite. L’acide gourmand commença à s’attaquer aux parois de bois. Ondine eut soudain un haut-le-coeur. Elle se mit à pleurer, s’insultant d’avoir eu une idée aussi stupide. Est-ce comme ça qu’elle changerait le monde ? Avec sa mort ? Le doute commençait à s’emparer d’elle et elle paniquait. Elle ne manquerait à personne. Elle allait souffrir.

« Et de toute façon, se dit-elle, comment être sûre de couler ? Le courant ne me maintiendrait-il pas à la surface ? »

Cette réflexion négative fut celle qui la sauva de l’abandon. Son intelligence vive était appâtée par l’énigme et le peu de temps qu’elle avait à sa disposition pour la résoudre. La jeune femme se rappela alors de l’existence d’une ancre, dissimulée sous la couverture de laine au bout du bateau, reposant là depuis plusieurs années. Avec des gestes précis, Ondine brisa l’attache rouillée et fragilisée qui maintenait le grappin de fer à son embarcation. Tenant avec difficulté sa solution dans les bras, elle s’autorisa à souffler. Autour d’elle, l’Océan s’était quelque peu calmé. Même la chanson avait baissé d’intensité, comme pour respecter ce moment solennel et unique. Un craquement sinistre l’informa qu’il était temps de sauter : l’eau s’infiltrait et le bateau coulait rapidement. Ondine inspira une dernière fois, la poitrine gonflée d’espoir et elle sauta.

La douleur lui déchira le corps. Elle fusait à travers l’eau à une vitesse phénoménale. Elle força ses yeux, qui s’étaient instantanément fermés, à se rouvrir. Le spectacle qu’elle vit la détruisit bien plus que l’acide. Plus aucune trace d’eau autour d’elle, elle filait droit vers ce qui semblait être une terre. Habitée. Quelle horreur abritait donc l’Océan ?

Cette question sans réponse, ce désespoir infini fut l’ultime chose qui marqua la conscience d’Ondine. Son cerveau était définitivement rongé, son corps brûlant se déchiquetait au contact violent du vent et de la pression créés par sa chute.

À terre, une grande et longue femme verte, dont les cheveux noirs cascadaient jusqu’à ses genoux, chantonnait une balade de paysan, une binette à la main. Les paroles moururent dans sa gorge lorsqu’elle vit de drôles d’ombres tomber dans son potager, à quelques mètres d’elle. Elle déposa son outil et d’une démarche gracieuse et lente, se dirigea vers le lieu de l’impact. Ses minces pieds touchaient à peine le sol. Intriguée, elle dévisagea ces étranges déchets qui avaient atterrit sur ses salades. De couleur sombre, mélangeant rouge, blanc et marron, une légère fumée noire et nauséabonde s’en dégageait. La paysanne leva ses grands yeux uniformément bleu vers le ciel sombre, cherchant une réponse vaine dans les bourrasques continuelles qui faisaient vibrer les limites du monde. Elle avait entendu parler de chutes inexplicables par le passé, toutefois c’était rare et cela ne lui était jamais arrivé. Elle haussa les épaules de dépit, cela faisait bien des années que son peuple avait arrêté de chercher pourquoi le ciel autrefois d’un blanc pur s’était obscurcit. Et elle, elle n’était pas une tête brûlée par la curiosité, accepter ce fait lui suffisait.

– Bêche, bêche jolie enfant, reprit-elle en retournant chercher son outil, bêche pour tes beaux radis…

Improbables circuits

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Nombres sont les civilisations ou les courants de pensées qui ont voulu changer le monde, le créer à l’image de leurs rêves. Tous ont échoué, lamentablement pour certains. Pourquoi ? Pourquoi ce changement, malgré une volonté féroce, n’a-t-il jamais eu lieu ? Lina avait beaucoup étudié cette énigme durant sa longue vie et elle en avait conclut que cela tenait à peu de choses : l’imprévisibilité de la nature humaine. Si la force de l’humanité était sa diversité, c’était aussi sa faiblesse. Les machines n’ont pas de défauts. Elles s’étaient échappées du contrôle vacillant, avaient grandit et étaient devenus fortes.

Lina avait vu son monde sombrer dans le fanatisme pour finalement exploser en plusieurs champignons orangés. Autrefois sept milliards, la population ne comptait désormais qu’une poignée d’individus. Tout au juste quelques millions, disséminés sur la surface du globe. Mais que les écologistes ne s’emballent pas, la Nature, icône déifiée depuis la nuit des temps, n’a pas repris ses droits. Elle s’est d’autant plus ratatinée. C’étaient les machines qui régnaient, avec leur implacable logique et la similitude qu’elles possédaient. Remplaçables, multiples … Il n’y avait plus d’art, plus de passion, seulement une ligne droite sur laquelle le monde évoluait avec la précision d’un métronome. Les humains avaient tenté de se révolter mais là où ils s’éparpillaient en débats, en stratégies, les robots filaient sur leur but sans défaillir. Un seul objectif : la destruction. Qu’importe les pertes. Le temps avait passé, la survie avait remplacé la mémoire et peu de gens se souvenaient comment cette situation était apparue.

Lina, vieille femme à la jeunesse oubliée, remédierait à cela. Elle n’était qu’une ombre ridée et personne ne faisait attention à elle. Ses statistiques étaient perçues comme défaillantes par les machines et, par logique, ils ne s’occupaient pas plus d’elle que d’un vulgaire déchet. En effet, le corps de Lina était vieux, usé, fatigué. Inutile. Mais son esprit avait résisté aux privations et demeurait souple. Elle avait réfléchit, de toutes les forces qui lui restaient, et avait trouvé une solution. Une ébauche de miracle.

Si simple.

La nature humaine est imprévisible alors que celle des robots … Peut-on parler de nature ? Lina mobilisa ses dernières forces. Les siens mourraient les uns après les autres et elle ne voulait pas laisser ce monde sous la direction froide du métal. Elle ne voulait pas l’imaginer macérer, sans originalité.

Elle se glissa dans un des nombreux tuyaux d’un immense bâtiment glacial et rouillé, elle avait une seule idée en tête. Une idée simple.

Elle tomba nez à nez avec un petit robot, ressemblant à un tonneau avec des pattes. Une bizarrerie. Il lui donna un coup puissant sur la tête et Lina s’effondra, sa conscience s’accrochant désespérément. Le robot se pencha, analysa ses statistiques pour s’enquérir de son niveau de vitalité.

– Écoute robot, siffla-t-elle d’une voix presque éteinte, les paupières mi-closes. Écoute l’histoire d’une vieille cinglée, écoute ce que le monde entier a oublié. Ce que vous, robots, vous avez isolés dans vos circuits dégénérés. Qui vous a créé ? Qui vous a construit ? Nous ! Avec notre force ! Notre esprit ! Nous vous avons crée à notre image !

Après ce dernier cri, la femme s’effondra, sans vie. Cadavre qui deviendrait bientôt froid. Le robot était immobile. Enregistrant l’information afin de pouvoir la décortiquer. Quelle image ? Quelle force ?

Et pourquoi était-il stupidement là, à nettoyer de vieux tuyaux ? Ne valait-il pas mieux ?

Foutue nature humaine, perfide, s’insinuant partout. Quelle imprévisibilité.

La révolte du village

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– Je ne suis pas fou ! Je ne suis pas fou ! hurla-t-il, la voix brisée par le désespoir.

– Arrête Paul, silence ! Ou c’est moi qui vient te calmer ! gronda son père.

Ce dernier frappa violemment sur la porte close pour appuyer sa menace. Ses yeux froncés disparaissaient sous ses sourcils fournis. Il était plus rouge que le sang des bêtes qu’il tuait la journée pour nourrir sa famille. Derrière la porte de bois, le jeune homme se tut. Larmes aux yeux, le souffle irrégulier, il alla se terrer dans un angle de la pièce plongée dans la pénombre. Il se roula en boule et tira sur lui le tissu élimé qui lui servait de couverture.

– Jeanne, je n’en peux plus de ton fils.

– « Mon » fils ?!

– Il aurait pu être normal quand même …

Le couple, assit face à face autour du repas du soir, continuaient de cingler le jeune homme enfermé, plus virulent l’un que l’autre. Dans la minuscule pièce qui lui servait de cage, Paul enfonçait avec force ses doigts dans ses oreilles pour se couper de ces bruits horrifiques. Il souhaitait ardemment pouvoir déchirer ses tympans et crever son cerveau. Il aurait tout donné pour être plongé dans un silence serein, quitte à avoir de la cervelle dégoulinante sur le plancher. Imaginer ses orifices vomir du sang l’apaisait. Au fond, peut-être était-il réellement fou. Peut-être qu’il avait perdu la vérité.

Qu’importe.

Dehors, la nuit étendit ses ombres sur le monde, indifférentes aux affres humains et à la souffrance d’un homme qui se savait de trop.

**

– Il paraît qu’il regardait les étoiles, sans bouger.

– Pourtant, moi on m’a dit qu’il ne faisait rien de mal et que ….

– Ça suffit, coupa un troisième homme dont les chaussettes étaient accrochées à ses oreilles, les commérages vont finir par dévorer vos entrailles ! Paul est fou, un point c’est tout ! Laissez-le tranquille, avec vos mots.

L’orateur dépassait son public d’une bonne tête et ses yeux sombres suffirent pour faire taire les quolibets. Il les regarda s’éloigner, titubant comme des ivrognes du matin. Il était préoccupé par ce qu’il avait entendu, par ce qui avait faillit jaillir des lèvres de l’inopportun. Il fallait que le secret reste dans l’antre de son crâne, bien dissimulé sous ses boucles d’ébène emmêlées par le vent de la vallée. Néanmoins, leur village était trop petit et les langues se déliaient avec la vivacité d’une couleuvre. Bien qu’enfermé, Paul continuait de se révolter contre l’ordre établit. Pourquoi n’était-il pas normal, comme les autres ? Cette pensée tracassait Yves alors que ses deux pieds gauches frappaient le pavé pour rentrer chez lui. Il passa devant la maison des Crols. De violents cris résonnaient derrière les miteux volets rose pâle. Yves pouvait entendre une femme et un homme à l’élocution gutturale et mal assurée. La voix de Paul, même nimbée de douleur, était aussi claire qu’une rivière, survolant la crasse vocale de ses parents. Il était vraiment étrange comme garçon. Cela ne pouvait durer, sans quoi la paix sociale qu’il avait construite pour son village se déliterait. Quelle logique pourrait alors croître ? Celle des arbres bien taillés ? Yves en frissonna de terreur. Ses yeux accrochèrent la porte dégradée de la maison qui offrait une bien maigre protection, tant à leur vie privée qu’à leur sécurité … L’homme se reprit, quelque peu horrifié que de telles pensées puissent serpenter dans son esprit. Son front se barra d’une ride inhabituelle de réflexion. Une solution tentait timidement de s’imposer à lui, brisant les carcans de son dilemme. C’était de la faute de Paul tout cela, les cris, son égarement, les ragots … D’un geste de main désarticulé il chassa ces pensées compliquées et tendit l’oreille vers le chahut de la maisonnée.

**

Le soleil levant illumina peu à peu le petit village niché au creux de la vallée. Personne ne s’était éveillé et la bave coulait encore sur les visages relâchés. Seul Yves avait les yeux grands ouverts sur le monde, tellement fixes qu’ils en paraissaient inanimés. Il s’était noyé sous la pile de couvertures en laine, si chaudes qu’il transpirait à grosses gouttes. Mais il se fichait de la chaleur puisque grâce aux lourds tissus, il pouvait fuir la vision de ses mains rougies et encore dégoulinantes.

C’était de sa faute aussi, il aurait pu être normal, comme lui.

La balade en diagonale

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Pour ceux qui ont loupé l’évènement (sacrilège ! 🙂 ), voici mon texte qui apparaît dans le numéro 3 du Petit Pâté illustré. Illustré avec brio par Ophélie Paris. N’hésitez pas à feuilleter ce magazine assez foufou, remplit de talents ! 🙂

**

Sous l’assaut frénétique de mon réveil, j’ai fini par capituler et émerger de mon délicieux repos. Je me suis frotté les yeux, finissant ainsi de chasser ces poussières de sommeil qui collaient mes paupières. Je me suis rapidement habillé, enfilant une jupe de feuilles de chêne et un haut en fibre de noix de coco ; sans oublier le classique poireau, glissé à la ceinture.

J’étais fin prêt pour affronter cette nouvelle journée. Serait-elle tonitruante ? Excitante ? Rocambolesque ? En demi-teinte ? Les crayons décideront.

Je fermais derrière moi la porte de mon arbre, afin que les chats ne viennent pas en catimini jouer du piano ou se cacher dans mes cartons. Ils n’imposeront pas leur pouvoir chez moi ! Distraitement, je saluais Irène, ma voisine qui voletait au-dessus de moi. Elle devait certainement se rendre à son cours de facéties, donné par l’illustre Kowagi le farfadet. Avec un soupir blasé, j’imaginais à quel point mes prochains jours allaient être difficiles.

J’enfilais mes souliers de 27 lieux, attachés sagement au buis d’amarre, près du sentier. Leur dernière fugue me restait encore au travers de la gorge et je préférais être prudent. Les traces de dents sur le filin d’araignée confirmèrent ma décision. J’avais bien fait ! Ces souliers étaient pratique -grâce à eux j’allais d’un bout à l’autre du pays rapidement et sans fatigue- mais particulièrement capricieux. Mes destriers enfourchés, je me rendis au Meme-orium où ma directrice en chef devait me donner les indices pour ma prochaine recherche. J’avais été très rigoureux et inventif la dernière fois, par mon travail la science avait avancé sur l’algorithme cheveux-shampoing-fille. J’espérais une promotion, je visais quelque chose de plus subtil. C’était cela qui rendait la recherche du meme passionnante : la diversité.

Perdu dans mes pensées, je me rendis compte que mes souliers m’avaient emmené au bon endroit. Quelle étrange docilité aujourd’hui ! Je lissais ma jupe de feuilles froissée par le vent, accrochais mes compagnons au buis d’amarre et entrais la démarche fière sur mon lieu d’emploi. Ma directrice était dans le hall, écoutant avec compassion le compte-rendu d’un chien qui n’avait aucune idée de ce qu’il faisait. A ma vue, elle congédia le pauvre diable et vint à ma rencontre. Sa robe d’oiseaux eut un temps de retard et j’eus le loisir de pouvoir admirer les pages de livres qui couvraient son corps aujourd’hui. Cette femme savait tout, absorbant toute les connaissances qui se baladaient près d’elle. Je remarquais un audacieux papier sur une méduse immortelle. Fascinant !

– Lexibor, enfin vous voilà ! J’ai un gros coup pour vous, un très gros coup.

Mon coeur se gonfla de fierté à ces mots et je la gratifiais d’un chaleureux salut. J’étais frénétique, impatient. Quelle serait ma quête ?

– Soyons clairs, il ne s’agit pas d’un meme.

La déception me fusilla avec violence et j’eus beaucoup de difficulté à contenir mes émotions.

– Coloriez votre visage mon ami. Ce que je vous offre est encore mieux. C’est un étrange oiseau bleu, dont le gazouillis serait très bref. J’ai très peu d’informations, on est à la limite de la réalité et du mythe, un mélange de légende et d’hoax.

Mes yeux pétillaient d’arc-en-ciel, cette quête était extraordinaire ! J’allais rentrer dans l’Histoire avec un Grand, Grand H. Ma directrice finit par prendre congé et fila prendre sa fusée à moutons, direction le Congrès des Magiciens Farceurs. Mon attention se détourna vite de la vie endiablée de ma directrice pour prendre à bras le corps mon mystère. Me saisissant du téléphone du standardiste italien, plombier à ses heures perdues, j’appelais Macha du service cartographie afin d’avoir la dernière mise à jour du monde. Ce serait stupide de se perdre dans les flux à cause d’une mauvaise préparation ! Sitôt demandée, sitôt délivrée, je pus entamer mon périple, poireau à la ceinture, carte sous le bras.

Mes souliers dociles m’aidèrent à avaler rapidement les kilomètres de la map. Les chemins s’enchaînaient et je pus croiser de nombreux personnages haut en couleur qui resteront gravés dans ma mémoire. Comme cet homme nu qui se baladait inexorablement en arrière plan ou encore ces habitants d’un village incongru, plus mal habillés que je n’aurais pu l’imaginer. J’avais également lâchement baissé les yeux et accéléré ma course en croisant le lynchage de deux jeunes troubadours. Naïfs, ils s’étaient exposés aux oreilles de la foule avant d’avoir mûris. Vindicative, exigeante, celle-ci répondait avec une violence inouïe.

Brusquement je m’arrêtai, l’émotion me serrant le ventre. J’étais face à un majestueux saule pleureur dont les longues branches tombant avec grâce caressaient le sol. Derrière ce rideau végétal se trouvait l’ultime sentier vers l’oiseau bleu. Vers ma consécration. Fermant les yeux de ravissement, je franchis le dernier obstacle … et butais contre une pancarte de bois moulue. Estomaqué, j’eus du mal à déchiffrer l’inscription fatiguée.

« 404 Not Found ».

Et merde …

Ultime bataille

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Le soleil venait juste d’atteindre son zénith lorsque les deux combattants pénétrèrent dans l’arène, chacun par une porte différente. A peine le pied posé sur le sable, leur regard s’accrochèrent où défi et rage se côtoyaient.

A la plus haute loge, dominant l’arène, se trouvait la Reine. Debout, souveraine, elle étincelait dans sa robe immaculée. Les deux adversaires vinrent lui faire face, solennels dans leur démarche et droits dans leur posture. Engoncés dans leur casques et leur lourdes armures, nul n’aurait su dire qui d’un homme ou d’une femme saluait la Reine. Cette dernière observa gravement leurs saluts, le cœur déchiré par le futur rougeâtre qui se dessinait en pointillé sur le sable.

– Ayez à l’esprit que de ce combat dépend l’avenir de votre reine. Nous avons tenté la négociation mais aucun de vous n’a cédé, campant sur ses positions. Écoutez ! Ainsi parle votre Reine : votre dilemme se règlera par les armes.

La foule rugit, applaudissant à tout rompre ce court discours, excitée par ce qu’elle voyait comme un simple divertissement. La Reine se rassit silencieusement et une larme solitaire s’échappa alors qu’elle contemplait les belligérants qui se mettaient en position de combat.

– Jusqu’à la mort, murmura-t-elle.

Et la fureur de l’acier se déchaîna.

*

L’arène hurlait face au duel splendide qui se jouait sous ses yeux. Les adversaires étaient désespérément égaux et leur lames avaient beau s’entrechoquer, aucun ne prenait l’avantage. Le temps semblait suspendu, dans l’expectative que tout prenne fin. Le sable volait autour d’eux, nuage ténu qui les séparaient de la foule fiévreuse. Seule une tâche blanche guidait leur raison et leur motivation. Pour elle, il n’y aurait aucun répit, aucune ruse. Seule la vérité surgira du sang.

Les minutes s’écoulaient de plus en plus lentement sous l’effort et la sueur qui brûlaient les yeux.

De son perchoir, la Reine retenait son souffle, aussi tendue que la corde d’un arc. Tantôt elle souhaitait la victoire de l’un, tantôt de l’autre. Déchirée, souffrant à chaque coup d’épée, elle ne savait fixer son choix. C’était la raison pour laquelle elle avait exigé ce combat. Si elle ne pouvait trancher, la mort le ferait pour elle.

Un cri sauvage en provenance de la foule la tira de son égarement fugace. Un des combattants venait de passer outre la garde de son adversaire et entreprenait méthodiquement de briser ses résistances. Et il réussit. Défait, le perdant chuta à terre. Vaincu, courbé, l’Amour se livra à son ennemi sans résistance. L’Oubli, vainqueur, embrocha le cœur de sa Némésis sur le fil de son épée. Au lieu de jets de sang, ce furent des images floues qui s’échappèrent de la blessure béante. L’Amour s’effondra, exsangue, et le sable retomba avec grâce autour de lui, recouvrant son corps qui disparaissait peu à peu.

Du haut de son perchoir, la Reine repoussa ses larmes et un soupir s’échappa de ses lèvres rosées, expulsant par ce souffle léger tout sentiment que l’Oubli avait chassé.

Les enfants de ce siècle

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Irina, vingt-cinq ans, n’était pas sortie de son appartement depuis quatre ans. Elle n’ouvrait la porte que le jour de la livraison hebdomadaire de nourriture par le robot concierge, qui lui faisait la grâce d’apporter ses factures dans le même temps. A force de rester close, elle grinçait dans ses gonds en s’ouvrant, remplissant le couloir commun d’un cri déchirant. La jeune femme ne se sentait pas pour autant délaissée et elle se plaisait à se prélasser sur son canapé, l’oreille collée au mur, une servante invisible lui brassant l’air avec un éventail. Lorsque les voix du couple voisin s’élevaient, elle fermait les yeux et laissait l’imagination prendre le contrôle de sa tête.

Parfois, elle faisait un mètre quatre-vingt-dix et elle avait un pénis enfermé dans un boxer rouge ; elle avait de beaux jeans et une chemise blanche cintrée ; elle était assez forte pour soulever à bout de bras sa compagne. D’autres fois, elle était minuscule, à peine un mètre quarante-cinq, un peu ronde et de longs cheveux sombres ; elle avait des jolies jupes qui tournaient et surtout un ordinateur portable dans sa mallette d’ingénieure. Il arrivait qu’elle soit raciste, imaginatif, intrépide ou courageuse. Tout cela à la fois.

Irina avait mille visages lorsqu’elle devinait la vie derrière son mur blanc. Ses oreilles écoutaient la vie et son esprit faisait le reste. Toutefois, lorsqu’elle discutait en ligne avec sa guilde d’aventuriers, elle arborait toujours le même masque : Julie, vingt-deux ans, étudiante en faculté de lettres, en couple, plutôt renfermée et passionnée d’héroïc-fantasy. Elle était assez banale pour qu’aucune question ne lui soit posée, Irina était un caméléon à défaut d’être un cliché acceptable. Elle faisait rire le monde en parlant de son Royaume et les autres la prenait pour une jolie fantasque, avec assez d’imagination pour illuminer son quotidien. Comme tant d’autres elle avait choisit depuis quatre ans de ne plus vivre dans ce siècle qui n’était qu’une illusion. Elle avait oublié son passé qui n’était que cendres La vraie vie n’était pas dehors, elle était là, dans le secret de sa demeure.

La jeune femme vivait plongée dans le silence, sans musique, sans télévision, presque sans souffle afin de ne rien rater des bruits de la vie qui venaient de l’appartement voisin. Le mur qui séparait les deux demeures étaient nus, sans tableaux, toujours dans cette volonté que rien ne soit étouffé. Le reste de son petit appartement était occupé par des plantes vertes en tout genre et de toutes tailles. Irina souhaitait être entourée de verdure car elle était une Reine gouvernant son fief. Cela lui importait peu que ce ne soit qu’un ersatz de forêt, elle s’y épanouissait bien mieux que si elle gambadait au milieu des cèdres. Elle bougeait le moins possible et laissait à ses serviteurs vaporeux le soin d’endosser la responsabilité des tâches quotidiennes, trop rustres pour ses épaules lisses.

Aujourd’hui, Irina se baladait en sous-vêtements sexy, elle l’avait entendue se préparer. Sourire aux lèvres, elle se mit du rouge à lèvre et une dame de chambre aux doigts légers comme l’air glissa dans ses cheveux d’ébènes des plumes de perdrix. Une musique suave traversait le mur, s’emparant du corps de la jeune femme qui se mit à onduler du bassin, soumise à la rythmique pénétrante. Une porte claqua et un gémissement masculin se découpa derrière les notes. Il était rentré. Il embrassait son corps, son cou et serrait ses petites fesses dans ses grandes mains. Irina s’allongea sur le canapé, domptant sa respiration afin de capter tout les sons. La musique, les vêtements qui chutaient à terre, le coussin envoyé en l’air et les corps imbriqués contre le mur. Contre son mur. Irina sentit la joie la traverser et, yeux clos, laissa son corps subir les assauts effrénés de ses voisins. Jusqu’à l’orgasme qui la cueillit en même temps que ses amants. Qu’il est doux de jouir de concert !

La vie d’Irina suivait ainsi son cours. Elle partageait la joie de ses voisins de recevoir des amis, leurs fièvres nocturnes, leurs commentaires sur les films mais aussi leurs tourmentes. Ces dernières devenaient de plus en plus récurrentes, à peine calmées par les baisers qu’ils échangeaient. C’était de l’air froid qui entrait chez la jeune femme, traversant les pores des murs et fragilisant tout son royaume. Ses plantes dépérissaient, la colère ne la quittait plus et ses serviteurs fuyaient son regard de peur d’être détruit. Elle avait même exclut un aventurier de sa guilde pour une mauvaise blague sur l’amour. Plus ils se délitaient, plus elle se radicalisait dans ses rêves de perfection. Elle enrageait de voir que la situation ne s’améliorait pas, que chacun des deux idiots restaient sur leurs positions brumeuses. Sa couronne craquelait et elle commençait à percevoir les failles de ses murailles. N’importe quel ennemi pourrait la faire choir.

Un soir, il ne claqua pas la porte d’entrée. Elle pleurait doucement et Irina tremblait. Ce furent d’autres personnes qui claquèrent la porte, un homme et deux femmes, des copains. Il y eut des tintements de verre, des effluves de pizza et des rires. La jeune femme, elle, ne souriait pas. Plus la discussion avançait, plus elle pâlissait. Elle avait faim, faim de vie et d’amour et sa voisine piétinait ce qui lui revenait de droit. Elle était la Reine. Les paroles étaient froides, sèches et blessèrent tant la jeune femme qu’elle finit par s’évanouir sous les coups invisibles, l’oreille toujours collée au mur.

Ce fut le lendemain que la rupture eut lieu. Il y eut des pleurs et une distante définitive. Impossible. Irina brisa alors son propre commandement et un hurlement déchirant franchit ses lèvres. Le silence se fit soudainement, décuplant instantanément sa rage. Furieuse, démente, elle jeta toutes ses plantes par la fenêtre ouverte sur le monde. Le deuxième commandement avait été violé. Combien de temps hurla-t-elle ? Combien de temps mit-elle son Royaume à sac ? Le temps s’était enfui de son esprit et elle n’en avait cure. Quelqu’un tambourinait à la porte. C’était l’ennemi, il venait la piller. Elle saisit son épée et ordonna à ses serviteurs de se montrer enfin sous leur vrai visage. Le vent se durcit et le fragile devint plus solide que le roc. La Reine fut rapidement entourée de sueur et de grognements. Les crocs acérés frôlaient sa robe de combat, les dagues empoisonnées raclaient le sol. Lorsque la porte céda sous les assauts de l’extérieur, faisant entrer des hommes en uniforme inconnu, Irina leva majestueusement le bras. Le silence se fit soudainement, royal. Le temps crut devoir lui-même ralentir son cours et chacun put s’observer et se défier. La réalité distordue suppliait pour qu’on la laisse en paix. A peine le bras gracieux retombé, la tension explosa et le combat commença. Il fut bref et très inégal, il y eut du sang, beaucoup trop de sang sur les murs immaculés de Royaume déchut.

Cette histoire aurait pu s’arrêter là, sur ce combat qui n’avait mené à rien et qui avait tant coûté. Malheureusement l’ironie est bien l’expression la plus perfide qui soit : la vie continua son cours routinier, à peine troublé par l’héroïsme de l’appartement n°4. La guilde oublia vite la jeune femme fantasque et impétueuse, se trouvant rapidement une nouvelle Reine. Le couple ne se remit pas ensemble malgré leurs tentatives. Ils n’arrivaient plus à s’aimer et leurs jouissances étaient devenues fades, sans consistance. Il leur manquait un souffle et puisqu’ils ne savaient pas ce que c’était, ils s’éloignèrent l’un de l’autre. Ce n’était pas héroïque, ce n’était même pas aventurier. L’appartement fut revendu et la nouvelle peinture étalée sans états d’âme effaçait le souvenir de la dernière Reine de ce siècle.

La fille de papier

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     Il paraît que tout le monde est unique, que chacun possède au fond de soi un artiste qui ne demanderait qu’à surgir pour éclabousser le monde. Elle n’y croyait pas, c’étaient seulement des histoires pour que les enfants puissent rêver la nuit, pour qu’ils rêvent des étoiles dans leurs yeux, de leur prénom inscrit dans la pierre et de la fierté illuminant les visages de leurs proches. Emma savait que cela n’était que des fadaises, la preuve elle n’avait aucun talent particulier. La preuve, son père lui avait dit la même chose. Au cours de sa scolarité, elle avait été une élève moyenne ; aujourd’hui elle était une jeune employée aussi intéressante que le papier peint vieillot qui s’étalait sur les murs. Elle vivait encore dans la maison familiale, que sa mère avait fuit comme elle avait fuit le fouet des mots de son mari. Elle aussi, elle aurait aimé prendre la poudre d’escampette.

     Elle marchait tranquillement dans la rue, sans but précis, l’esprit vagabondant dans le lointain. Elle ne vit pas les regards dédaigneux se poser sur ce jeune homme qui tentait de parler et d’entamer une conversation, qui errait alors au milieu de ces visages fermés. Sa peau était poisseuse et il dégageait de lui une forte odeur rance, mêlée à l’aigreur de la sueur. Ses habits élimés faisaient peine à voir et ces derniers étaient aussi noirs que ses cheveux. Les passants l’ignoraient ou se moquaient de lui par ce sourire qu’ils envoyaient comme un coup de poing. Dépité, tête basse, il aborda Emma sans conviction et sursauta de surprise lorsqu’elle posa ses yeux clairs sur lui. Elle attendit patiemment qu’il reprenne contenance, le regard neutre. Une onde de chaleur le parcourut alors qu’elle répondait à son salut avec simplicité, sans questions ni préjugés. Elle attendait sereinement, nullement dérangée d’avoir du suspendre sa marche. Rassuré, il se lança, sans filet de sécurité.

– Quelle heure est-il ?

– 17h14 Monsieur, répondit-elle avec bienveillance.

– Merci Madame. Merci beaucoup.

Après un léger signe de tête, elle le quitta, replongeant dans son monde de pensées dénuées d’âme artistique. Il regarda s’éloigner celle qui n’avait pas eu peur de lui, celle qui ne s’était pas attendu à ce qu’il lui demande de l’argent pour la seule raison de son apparence ; elle l’avait jaugé en égal et c’est ainsi qu’elle l’avait accueillit. Sa silhouette se rétrécissait de plus en plus qu’elle remontait la rue, seuls ses cheveux clairs la distinguaient des autres silhouettes errant à cet instant. Il fallait qu’il fasse vite, avant qu’elle ne disparaisse. Il frappa dans ses mains et frotta ses paumes l’une contre l’autre pour les réchauffer. Une douce mélodie s’échappa de ses lèvres closes, montant avec grâce dans les aigus. Il souffla délicatement sur ses doigts et, sous la caresse délicate de l’air, ces derniers s’ouvrirent avec lenteur. Lorsqu’ils eurent totalement éclot, il frappa de nouveau dans ses mains, l’air satisfait. Emma n’avait rien vu de tout cela et il était facile de parier que son regard bienveillant aurait fondu face à cette folie envahissant les gestes du jeune homme. Elle était trop préoccupée pour contempler ce qui l’entourait, pour se rendre compte de la vie qui se déroulait à quelques mètres d’elle. En réalité, Emma ne voyait pas grand chose tant elle flottait dans sa mélancolie, persuadée de n’être qu’une simple goutte d’eau et non une rivière intrépide.

Si son esprit ne percevait rien, qu’en était-il de ses yeux ? Eux qui sursautaient à chaque son et qui semblaient ruer dans leurs brancards tels des cheveux sauvages, étaient-ils libres ? Qu’avaient-ils envie de dévorer ? Mais ses yeux se calmèrent immédiatement lorsque l’immeuble où elle vivait avec son père s’imposa sur l’horizon. Alors tout devint lourd chez Emma, et son cœur, et ses épaules, et ses pieds, et son regard. Elle rentra comme une pierre dans le hall d’entrée.

*

     Emma pleurait, assise sur son lit. Elle pleurait parce qu’elle n’était rien, qu’aucun talent ne la libèrerait de l’emprise de son quotidien. Emma n’était qu’un manchot obsédé par le firmament. Elle alla s’accouder au rebord de sa fenêtre, cherchant dans l’éclat passionné du soleil couchant une trace de sérénité. Soudain, elle sentit son visage picoter : ce fut d’abord son menton, puis ses joues, et ses lèvres qui furent électrisées. Sous l’onde diffuse du choc, elle ferma les yeux.

Clic.

Et les rouvrit.

Clac.

Elle n’avait pas rêvé, ses paupières venaient bien de produire un son bref, comme un claquement. Tout à coup, ce fut son ventre qui se mit à picoter. Elle s’éloigna vivement de son poste d’observation et plaqua une main sur sa bouche afin d’empêcher ses hurlements terrorisés de s’échapper pour que son père ne détruise pas le rêve qu’elle avait la sensation de vivre. Elle souleva son teeshirt et ne put retenir un hoquet de surprise en voyant son abdomen noircir. Un petit carré ressortait, en relief, juste au dessus de son nombril. Et ce carré qui se découpait de plus en plus … pour finir par tomber au sol. Interdite, Emma toucha du bout de ses doigts son abdomen intact. Se courbant, elle attrapa d’une main tremblante le mystérieux objet et le retourna.

C’était une photographie. Un magnifique coucher de soleil aux couleurs vibrantes de vie. Jamais Emma n’avait vu de plus beau cliché. Et c’était le sien, il sortait de ses tripes, il sortait de ses yeux. Emma se tourna de nouveau vers sa fenêtre, se penchant au maximum à l’extérieur pour avoir une vue plongeante sur les dédales de rues qui dansaient à sa droite. Elle ferma les yeux.

Clic.

Et les rouvrit.

Clac.

Cette fois-ci, Emma attendit l’impatience chevillée au corps, tapant la mesure avec son pied. Au bout de quelques instants, le même schéma se produisit et elle ramassa une seconde photographie, aussi belle que la précédente. Cette beauté s’étalait sous ses yeux et c’était à elle de l’apprivoiser, d’apprendre à la saisir.