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Le rocher des fées

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Je vous disais plus tôt que j’avais été contactée par l’équipe de Ben et Joss, plateforme culturelle mettant en avant divers artistes. Lors de ce premier contact, où j’avais répondu à quelques questions, le site avait mis en avant mon texte « La balade en diagonale ». Aujourd’hui c’est « Le Rocher des fées » qui est mis en ligne, un inédit que je n’ai jamais présenté sur ce blog ! Voici un petit extrait, et vous pourrez retrouver le texte entier sur le site de Ben et Joss. Bonne lecture !

« Néanmoins, au milieu du cimetière, Yann se révoltait à cette idée. Son dégoût voulait tuer le nourrisson, le torturer et détruire sa misérable vie. Ecoeuré par ces pensées indignes d’un bon chrétien, il se dirigea au bord de la rivière, au pied du Rocher des malheurs. Ce lieu désolé était au bout du cimetière et personne ne venait jamais se recueillir ici. Les tombes environnantes étaient à l’abandon, envahies par la flore sauvage et rampante. Au moment où il allait lâcher l’enfant dans l’eau, le pic de pierre s’ouvrit en deux dans un fracas assourdissant. Terrifié, Yann n’osait bouger un orteil. Un petit être vert, d’une soixantaine de centimètres et affublé d’ailes de chauve-souris, surgit de l’ombre. Il recula en voyant l’apparition, abandonnant le frêle enfant devant lui en guise de protection. »

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De Mort et d’eau fraîche, Petit Pâté Illustré n°4

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Et voilà le quatrième numéro du webzine Le Petit Pâté illustré !Il est beau, il est épais et il est pleins de bonnes choses.

J’ai eu une nouvelle fois la chance d’y participer et c’est avec une agréable surprise que j’y ai croisé le texte de @WH. Je lis son blog assidument et j’ai été ravie de le lire dans d’autres circonstances !

 

Voici mon texte, Le trésor d’Anna :

Le monde avait peu à peu glissé sur une pente glissante que l’humanité avait bâtie de ses propres mains. Cette construction insensée avait prit des centaines d’années et, au fond, personne ne savait d’où l’idée avait germé. Il n’y avait eu qu’un profond silence en réponse, laissant cette ineptie grandir, jusqu’à envahir le globe. Un voile opaque avait été tendu sur cette triste vérité que personne ne voulait affronter : l’eau potable était devenue rare, et dans ce monde, la rareté se payait au prix fort. Dans certains coins du globe, elle était même inaccessible et les fortunés construisaient des forteresses d’acier pour protéger leurs eaux minérales.

Toutefois, Anna n’avait pas la force de penser à ceux qui, ailleurs, flanchaient face à la sécheresse. La déshydratation et les maladies étaient assez présentes en France, dans sa vie, pour qu’elle ne puisse accorder sa bonté à des gens qu’elle ne verrait jamais. Jack, son petit frère adoré, avait succombé. Par fierté, il n’avait jamais bu l’eau croupie, grouillante d’insectes, qu’on trouvait au sol. Ils se chamaillaient souvent à ce sujet, avant, car Anna plongeait ses lèvres dans cette boue pour tenter de se désaltérer. Maintenant elle se disputait seule, sans même un seul écho de ses parents que la mort avait transformé en d’inutiles coquilles vides, des carcasses ambulantes qui se mourraient en silence.

Malgré sa solitude, la fatigue harassante de son travail, les cruels rayons du soleil qui dardaient son dos voûté, elle se posait religieusement la même question chaque jour : « Pourquoi ? ». Détachée, elle hissa sur son épaule le corps sans vie d’un vieillard. Les maisons de retraites étaient devenues de véritables filons d’or pour les gens comme elle ; ceux qui courbaient l’échine pour glaner quelques pièces en échange du délestage des cadavres trop encombrants dont personne ne voulait. Somme toute un métier qui ne nécessitait pas une grande concentration, seule la force des bras comptait. Anna pouvait alors se blottir au creux de la mélancolie qui la suivait depuis sa naissance, chérissant le souvenir effacé d’histoires où les enfants buvaient l’eau des fontaines publiques.

Ce jour-là, Anna avait assez d’argent pour acheter un peu d’eau, 15 centilitres exactement, sésame qu’elle cacha précieusement au fond de son sac élimé. Elle se dirigea ensuite vers la plage pour sa douche de sable hebdomadaire. Empester le sel valait mieux qu’empester la pauvreté. Plus elle s’éloignait du centre-ville, plus les passants qu’elle croisait avaient les traits tirés. Elle pouvait aisément imaginer leur estomac tordu par l’eau qu’ils buvaient au bidonville, celle-là même qu’Anna avalait quand son pécule était trop maigre. À leur vue, la jeune femme eut envie d’hurler et de tout détruire autour d’elle, emportée par cette brise rebelle qui ressurgissait de temps à autre dans sa vie. Elle ferma les yeux et inspira profondément pour se calmer. Elle n’était pas de ce genre, pas du genre à brûler ce qui l’entourait et frapper n’importe quel bougre porteur d’un verre d’eau. Elle devait déjà supporter ses lèvres gercées, inutile que son cœur s’assèche également. Anna baissa alors la tête afin d’éviter les regards suspicieux de ses pairs. Elle aurait été plus à l’aise avec un gros billet plié au fond de sa poche qu’avec cette petite provision d’eau qui battait sa cuisse.

Arrivée à destination, elle ne se jeta pas dans les bras de l’océan. Assise sur le sable, elle sortit la bouteille de 15 centilitres d’eau potable pour la serrer contre elle. Ainsi accessoirisée, la jeune femme passait inaperçue au milieu de ces familles rieuses qui aspergeaient leurs enfants d’eau douce. Soudain, un mal de ventre brutal lui provoqua un haut-le-cœur et une bile acide remonta le long de sa trachée avant de s’épanouir à ses pieds. Anna savait qu’elle allait mourir, comme Jack. Non pas de déshydratation, mais à cause de cette eau contaminée qu’elle avait toujours ingérée. Dans un soupir, elle se releva, chancelante et la vision brouillée. Au bout de quelques pas hésitants, elle heurta un jeune homme.

-Excusez-moi mad….

Les mots polis s’éteignirent sur sa bouche. Ils se jaugèrent du regard et leurs différences éclatèrent bruyamment entre eux. Il était beau, sa peau était souple, élastique et ses lèvres rosées étaient harmonieuses, pleines et lisses. Parfaites. Il tenait nonchalamment une bouteille d’eau minérale. Anna, elle, n’avait pas rangé son trésor et le tenait farouchement des deux mains, de peur qu’il ne s’échappe. Elle rougit de honte en imaginant les odeurs qui devaient émaner d’elle, un fracassant mélange de sueurs et de pourriture. Elle savait que ses vêtements étaient troués et usés. Anne faisait pâle figure face à son homologue masculin dont le corps était dissimulé par une étincelante chemise blanche, légère comme la brise. Aucun d’eux ne rompit le silence qui s’était installé. Ils se faisaient face avec leurs jugements, aussi stupéfaits l’un que l’autre d’être en contact.

– Qu’est-ce que tu fous ici ?!

Les mots du jeune homme claquèrent dans l’air et Anna s’empourpra sous la pique insultante dessinée en filigrane.

– À ce que je sache, tout le monde peut venir ici.

– Pas toi et tes maladies. Tu vas contaminer de pauvres gosses qui ont rien demandé. Va-t’en !

– Et pour aller où !, répliqua-t-elle froidement. Pour retourner dans mon enfer ? Condamnée à boire à pleine bouche une eau dont tu ne voudrais même pas pour laver ton sol ?

– Au moins, tu bois. C’est déjà ça non ?

Anna crispa les poings. Il était aisé de deviner son envie de détruire le sourire narquois du jeune insolent.

– D’ailleurs, tu l’aurais pas volé, cette bouteille ?

La situation dégénérait. Ses yeux accusateurs la déchiraient et elle était trop faible pour provoquer une bagarre. N’y tenant plus, elle lui cracha dessus, jubilant à l’idée que sa salive devait encore avoir un arrière-goût de vomissure. Anna décampa plus vite que son ombre, toujours chancelante, fuyant ce monde qui lui était étranger. Elle courut de longues minutes avant d’être contrainte de s’arrêter, haletante. Son corps était la proie de violents tremblements et une sueur glacée lui arracha des frissons de douleur. Ses mains avaient blanchies à force de serrer la bouteille d’eau minérale. La jeune femme n’arrivait pas à reprendre son souffle et sous l’assaut d’une convulsion plus intense que les autres, elle tomba à genoux. Au travers de ses larmes qui lui brûlaient les yeux, elle vit la bouteille rouler loin d’elle. La bouteille qu’elle avait malencontreusement lâché, pour retenir sa chute, et qui s’éloignait de plus en plus. Elle tendait la main le plus loin possible tentant de rattraper son trésor quand elle reçut un coup bref sur le crâne. Elle s’étala de tout son long, visage dans la boue, à moitié sonnée. La dernière chose qu’elle vit avant de sombrer dans l’inconscience fut des petites chaussures d’enfants qui volaient devant ses yeux. Qui volaient vers sa bouteille.