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Chroniques d’une assistante sociale (#2)

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Je ressors de mon silence estival, qui fut marqué par ma réussite à mon diplôme, un premier travail (dont j’ai démissionné) et un nouveau travail. Beaucoup de choses se sont enchaînées et toute mon énergie a été aspirée à tenir le coup ! Je me suis donc plutôt éloignée du monde de l’écriture, avec presque une envie d’arrêter et de me plonger complètement dans mon travail. Mais bon, l’envie est revenue me titiller !

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Cette femme, âgée de 85 ans, vit seule. Son concubin est décédé il y a plus d’une dizaine d’années. Malgré ses innombrables rides, je vois ses yeux briller de fierté en utilisant ce mot, concubin. Son corps fatigué se redresse et il me suffit d’un sourire, d’une oreille attentive, pour qu’elle m’ouvre la porte de sa vie. Grande prématurée, le médecin ne lui donnait que 48h. « Et me voilà ! », scande-t-elle. L’amour, elle l’a connu dans les bras d’un homme que sa famille n’approuvait pas. Par choix, ils ne se sont pas mariés. Avec cette décision, ils bravèrent les traditions et les habitudes de leur temps. Je l’imagine aisément, avec soixante ans de moins, le regard aussi digne qu’aujourd’hui. Le temps passe, mais certaines choses sont immuables.

Second affront : la vingtaine entamée, le couple ne se décide pas à procréer. Chacun privilégie sa carrière et encourage l’autre dans ce chemin difficile. « Pour ma part, j’ai du me battre bec et ongles. Après tout, je n’étais qu’une femme … ». Peu à peu le désir s’installe et ils se permettent un luxe inconsidéré : décider par choix. Et c’est pour ce choix, pesé, qu’ils se lancent dans l’aventure. Elle me parle du vertige de cette période, de faire comme ses amies mais pour des raisons différentes, dans un contexte autre. « Ils croyais qu’on était rentré dans le rang ! Les naïfs ! ». Juste après cette phrase victorieuse, qui laisse transparaître projets et valeurs, son visage se plisse de tristesse. Tout ne se passe pas comme prévu. Son ventre reste vide. Désemparés, ils se tournent vers le corps médical pour se faire ausculter. « On » les regarde en coin. Les chuchotis se transforment en jugement, en évidence. Ils sont trop vieux maintenant, et Dieu punit leur orgueil. Tant pis ! Le verdict tombe. C’est du côté de Madame que cela coince. D’après les médecins, sa prématurité est la raison de sa stérilité. Le mot tombe, tranchant comme un couperet.

« A l’époque, il y avait pas vraiment de solution pour les femmes comme moi. Mais j’ai bien vu, au regard du médecin, que je n’y aurais de toute façon pas eu droit. Il m’a jeté son diagnostic à la figure et il est parti. ».

Aujourd’hui, Madame est une vieille femme solitaire. Fidèle à ses choix de liberté, elle reste marquée par ce regret de ne pas avoir eu la possibilité d’aller au bout de l’aventure. Avec les années, elle se demande si ses amies d’antan n’avaient pas raison. Et si le Divin s’acharnait sur elle, la punissant d’un mauvais choix de chemin malgré son sauvetage à la naissance ?

« Vous savez Madame X, j’ai peur de rentrer chez moi et de tomber de nouveau. De tomber seule ».

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Chroniques d’une assistante sociale (1)

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Monsieur est allongé sur son lit d’hôpital, l’imposant téléphone fixe dans la main. Il rit aux éclats avec son interlocuteur. Je ne suis pas attendue. Les volets sont fermés à moitié pour obstruer le passage d’un soleil estival trop chaleureux. En fond, la télévision diffuse un documentaire de France 3. Je m’excuse de l’interrompre et il me regarde, sans me voir. Un de ses yeux disparaît sous les pansements et l’autre est clos. Monsieur est pratiquement aveugle. Il demande à sa femme de ne pas quitter et, sans lâcher le combiné, il repose son bras le long du corps. C’est à son tour de m’interrompre alors que je souhaitais commencer notre entretien.

– J’aimerais jouer aux devinettes avec vous Mademoiselle X, comme avec les autres. Quand je rencontre quelqu’un de nouveau, j’essaye de le voir. Avouez, c’est un peu con, mais bon ça me plaît !

Lorsque je lui demande quels indices je pourrais lui fournir, il me rétorque que ma voix et ma manière de me mouvoir sont ma signature. Le reste n’est qu’un amas de détails esthétiques. Curieuse, je lui parle. Je répète mon nom, évoque des banalités météorologiques ainsi que la bonne tenue ou non du Festival annuel de la ville. J’arpente un peu la pièce pendant mon discours et je vois son front se barrer d’une ride de concentration. Sa bouche se plisse un peu avec d’éclater en un sourire radieux.

Avec un air fier, il m’annonce avoir sa réponse. J’ai plus de 26 ans et mes pas trahissent ma grande taille. À mon tour de rire, emportée par l’ambiance que Monsieur a tissé.

– C’est un zéro pointé ! Je n’ai que 24 ans et me hisse péniblement au mètre cinquante-six.

Nullement vexé, il concède ne pas pouvoir toujours avoir raison. Les gens se méfieraient sinon, ils croiraient qu’il triche sur son handicap.

– Pourtant je vous le dis Mademoiselle X, certains ont deux yeux qui marchent mais ils ont oublié comment s’en servir.

Un jour d’été

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Un livre abandonné,

Aux pages cornées,

Gisait au côtés

D’un thé délicatement infusé.

 

Et le soleil !

Quel soleil !

 

Franc, charmant, illuminant

Notre appartement

De ses reflets chantants.

 

Et il suffisait que tu ries

Pour que je ronronne de vie.

 

Que rajouter à ce tableau ?

Le souffle d’un oripeau ?

La nudité de ta peau ?

 

Et le soleil !

Quel soleil !

 

Il apporta une petite main potelée

Surmontée d’un regard de fée

Qui ne voulait plus voler.

Elle transforma ces petits bonheurs en grande vérité.